( 22 novembre, 2009 )

Hugues Aufray: Chantre de la nature

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J’ai toujours adoré Hugues Aufray, d’aussi loin que je m’en souvienne. La première interview que j’ai faite de lui, je l’ai réalisée par téléphone. Elle a été magnifique, le contact est passé. Il m’a dit: je serai en Suisse dans deux semaines pour un concert, venez me voir, que nous fassions connaissance! J’y suis allée. Un concert superbe au cours duquel les gens, toutes générations confondues, chantaient à tue-tête. Je l’ai vu après le spectacle. Un très beau moment.
Puis je suis allée le voir chez lui, près de Paris. Dans son salon, il m’a parlé de sa vie, de lui… Depuis, chaque fois que nous nous croisons, (ce qui n’est pas tous les jours, avouons-le!!!) nous nous faisons la bise, et la gamine que j’étais, connaissant tout son répertoire par coeur et le chantant près du feu de camp, est heureuse.
Hugues Aufray est un homme bon. Cette beauté qui est la sienne vient de l’intérieur.
Voici un extrait du texte de l’article écrit après notre rencontre chez lui, à Marne-la-Coquette. Un texte axé nature en rapport avec l’hebdomadaire auquel il était destiné.

La nature est omniprésente dans la vie d’Hugues Aufray, jusqu’à venir frapper à sa porte. Le jardin de sa discrète maison de Marne-la-Coquette (France) est grignoté par la forêt de « Fausse Repose ». Régulièrement, les animaux des bois s’aventurent sous ses fenêtres. Silhouette juvénile et regard bleu le chanteur a un emploi du temps bien rempli, qui l’entraîne bien au-delà des frontières de l’Hexagone. Il ouvre pourtant ses portes avec cette chaleur humaine et cette disponibilité indissociables de sa personnalité. Seuls ses cheveux de neige et quelques rides insinuent que le temps a passé depuis ses premiers succès. Cela ne l’affecte d’ailleurs pas vraiment, lui qui applique chaque jour une philosophie pétrie de bon sens: « La vie est un échange. Les cellules mortes sont remplacées par des cellules vivantes. C’est un mouvement perpétuel, que l’on peut observer dans la nature. Quand on coupe une branche, elle se développe. Quand un être humain s’en va, un autre naît… »

L’amour de la nature, qui se retrouve à chaque détour de ses chansons, Hugues Aufray l’a reçu en cadeau, dès son enfance, « sans pression, juste par l’apprentissage ». C’est son frère, Francesco, aujourd’hui décédé, qui lui a ouvert les yeux sur son environnement, et sur les animaux que lui-même adorait. L’exemple a porté. Pour le créateur de « Stewball », la nature est partout. Il avoue d’ailleurs en souriant qu’il est autant rat des villes que rat des champs.
« Je suis très sensible aux odeurs, relève-t-il. Le plus triste pour moi serait de perdre l’odorat. Quand je me plonge dans le parfum de la forêt, j’ai l’impression d’être vivant. J’aime la moto, qui est une façon de bouger plus rapide que la marche et moins fatigante que le vélo. Elle me permet d’apprécier la nature et le monde qui m’entoure. Quand je me promène, je sens le parfum des lilas, l’odeur du pain qui sort de chez le boulanger, les arômes du barbecue d’un voisin… Mais j’aime aussi les parfums des villes, avec le goudron chaud, les châtaignes grillées. Je regrette beaucoup celui, plus ancien, des brûleries de café… »

Amoureux des chevaux, Hugues Aufray l’est aussi des chiens. D’origine basque et béarnaise, le chanteur est fier d’avouer qu’il compte, parmi ses ancêtres, le célèbre Comte de Foix, Gaston Phoebus. Il porte d’ailleurs au doigt, en chevalière, les armoiries de sa famille. « Phoebus était chasseur, explique-t-il. A l’époque, les paysans possédaient des chevaux et des chiens. Les seigneurs marchaient dans le fumier. Phoebus se passionnait pour les animaux et pour les croisements à effectuer pour obtenir de bons chiens de travail.  »
Fort de telles racines, profondément terriennes, il était tout naturel pour le chanteur de souhaiter acquérir une ferme. « C’était mon rêve, se souvient-il, mais je n’avais pas l’argent nécessaire pour le réaliser, à l’époque. Un jour, en passant devant une librairie spécialisée dans le domaine agricole, je suis tombé sur un livre qui parlait d’un chien, le berger des Pyrénées. J’ai eu un coup de foudre total en découvrant sa photo. J’ai acheté l’ouvrage. Puis, je me suis dit que, puisque je comptais avoir un jour des chèvres, je pourrais déjà acheter le chien! ». Après quelques recherches, Quip fait son entrée dans la vie d’Hugues Aufray et de sa famille. En 1966, la ferme est acquise, et le chien y joue son rôle de berger. Il devient une véritable vedette. Posant sur deux couvertures de disques avec son maître, il le suit en tournée. « Il connaissait très bien la chanson avec laquelle je terminais les tours de chant. Dès qu’elle était finie, il se ruait sur scène, venait vers moi, et aboyait pour m’obliger à rentrer à la maison! » Le chanteur consacrera un titre à son compagnon. « Je n’suis plus maître chez moi » amuse le public. Et l’engouement est tel que la race est réintroduite en France…. bien des années après que Gaston Phoebus lui-même l’ait créée.
Un jour, l’histoire prend fin. « En 1972, je venais d’acheter ma maison, près de Paris, raconte Hugues Aufray. J’ai décidé d’amener Quip ici. Comme c’était un gaillard qui aimait les filles, il en a suivi une, un jour. Et il n’est jamais revenu… Il est mort libre, comme il a vécu. » Aucune des annonces passées à la télévision, la radio et dans les journaux ne ramènera Quip. Hugues Aufray aura encore un doberman sentimental et tendre, avant de reprendre un berger des Pyrénées. Ce dernier, « d’Arrayou » est mort au début du mois de décembre, laissant un grand vide dans le cœur de son maître. « Peut-être en reprendrais-je un, confie-t-il, car je l’ai vraiment beaucoup aimé. Le berger des Pyrénées est un chien plein d’humour, parfois un peu fantasque. Par exemple, il joue à saute-mouton, quand il veut traverser un troupeau. C’est un vrai chien de caractère. »

Martine Bernier

QUESTIONNAIRE DE PROUST

• Votre parfum préféré? Le jasmin m’enivre et se retrouve dans le monde entier, mais j’adore aussi celui de la rose.
• Votre animal? Le cheval et le chien, car j’ai avec eux un rapport privilégié, un véritable dialogue. Mon épouse, de son côté est une Dame Chat!
• Votre arbre? L’olivier, et le cyprès car il ressemble à une flamme verte. Un côté mystique s’en dégage.
• Votre fleur? Le coquelicot ou le pavot, indissociable du bleuet…
• Votre légume? La pomme de terre est pour moi le légume roi. Mais que serait la vie sans les navets que j’adore, et tous les autres légumes?
• Votre saison? L’automne me bouleverse. Il réunit les quatre saisons.

( 22 novembre, 2009 )

Alan Stivel: « Nous vivons sur une seule et même Terre »

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Je l’ai rencontré il y a une dizaine d’années, alors qu’il allait donner un concert non loin de la frontière Suisse.
Il m’a accordé un entretien peu avant le concert auquel j’ai ensuite assisté. Une salle surchauffée, des drapeaux bretons, un enthousiasme délirant de la part d’un public heureux de retrouver son barde.
Breton, Alan Stivell l’est dans l’âme. Mais il est aussi et surtout un musicien en perpétuelle évolution, précurseur de la World Music. A l’époque, il sortait son 19e album: « 1 Douar » (En breton: « une seule terre »). Ce disque international, hybride et très mélodique, il l’avait longuement mûri, menant à bien son désir d’aller à l’essentiel en brisant les frontières entre les peuples. Ou du moins entre leurs musiques.
Profondément original dans le paysage musical français, le sage Stivell fait toujours figure de visionnaire. Aujourd’hui, son discours n’a pas changé: chacun de nous possède une richesse qui peut enrichir l’Autre.

- Vous êtes considéré comme l’un des porte-drapeau du peuple breton. C’est un rôle que vous assumez facilement?
Oui et non. C’est une responsabilité double et ambiguë, car je veux conserver ma liberté d’être humain. Je ne suis pas le délégué du peuple breton destiné à le représenter dans le monde. Ils n’ont pas voté pour moi! Mais je suis conscient d’avoir une certaine responsabilité. Même si mon rôle est festif, j’en perçois le sérieux car, à la clef, il y a des racines. Si j’étais superficiel, il existerait un risque de partir dans toutes les directions et de briser le sens de notre démarche.

- Votre album « 1 Douar » semble avoir été, mûrement réfléchi..
C’est exact. Je souhaitais parler d’une seule terre, et en breton. L’Afrique, c’est la terre la plus éloignée du monde celte. Mais il existe des liens entre les peuples. Pour moi, il est important d’aller là où je ne suis pas attendu. Je pense qu’il faut être attaché à ses racines sans le moindre racisme, en ayant une curiosité pour les autres. Entre les extrêmes que sont l’uniformité ou la division, il existe un chemin dans lequel on peut continuer à vivre une richesse culturelle sans frontières.

- Ne pensez-vous pas que votre public a parfois du mal à vous suivre dans votre nouvelle démarche, dans votre nouveau style très éloigné de la musique bretonne traditionnelle?
Mon public suit plus ou moins. A une époque, je me souviens avoir eu moi-même des difficultés à aimer certaines chansons des Beatles.
Il faut se donner le temps de rentrer dans la musique. Au début, on s’étonne, puis on s’habitue. Je suis pris entre l’oeuvre de l’avant-garde et le besoin de communication.
Personnellement, je ne ressens pas le besoin d’individualisme artistique, ni la frustration de communiquer. Je dirais que je fais de l’avant-gardisme modéré.

- Certains vous attribuent la paternité de la World Music...
Sur le plan musical, c’est très exagéré. Sur le concept, je suis plus ou moins d’accord car, dès mon premier album, je partais déjà sur ce principe.

- Dans « 1 Douar », vous chantez notamment la Mémoire de l’Humain. Quels sont les thèmes que vous traitez dans vos chanson… et que l’on ne peut comprendre à moins de parler breton ou d’acheter vos disques sur lesquels figurent les traductions?
Je parle de tout ce qui me touche en tant qu’être humain. La faim dans le monde, la paix, en Irlande, les problèmes politiques, les légendes… Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie entre une symphonie celtique ou une chanson paillarde. Je traite tout sur le même plan. Tout fait partie de la vie.

- L’avenir de la Bretagne, comment le voyez-vous?
Il passe par une fédération des pays celtiques. Je pense que le monde celte sera fédéré par l’Europe. Je crois qu’il existera un bureau interceltique où seront traités tous les problèmes des peuples celtes. Les frontières qui séparent ces peuples ont été crées artificiellement sur la Manche. Maintenant, les celtes vont se réunir davantage.

- Vous avez donné plusieurs concerts en Suisse. Ce pays, comment le ressentez-vous?
Quand je pense à la Suisse, je pense « helvétique ». En breton cela pourrait se traduire par « Elever le monde haut ». C’est le souvenir d’un peuple davantage peuple des montagnes, Peut-être ce dernier a-t-il gardé une certaine philosophie telle que celle que l’on trouve au Tibet?
Toujours est-il que le peuple des montagnes est assez proche de celui des îles ou de la mer. Mais il serait démagogique de vous dire que je me sens mieux en Suisse qu’ailleurs. En fait, je me sens chez moi partout…

Martine Bernier

( 22 novembre, 2009 )

Maxime Leforestier: Ma première interview…

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Le journalisme est un métier de rencontres. Et j’ai la chance de faire partie de ceux et celles qui en ont fait beaucoup, et de très belles. Des personnalités connues ou pas qui, toutes, m’ont laissé un souvenir plus ou moins marquant.

Mais jamais je n’oublierai la première. Parce qu’elle a eu lieu dans des circonstances insolites.
J’avais 25 ans ou 26 ans, n’avais pas encore passé mon diplôme de journaliste et travaillais comme pigiste dans un journal local.
A l’époque, j’habitais Leysin, une station de sports d’hiver des Alpes suisses. Station qui avait, par le passé, accueilli le chapiteau de la BBC où se déroulaient des émissions de variétés prestigieuses réunissant les plus grandes stars de la chanson. Beaucoup terminaient leur séjour par un passage dans un restaurant où j’avais mes entrées: le Vieux Leysin. Comme bien d’autres, j’ai pu assister depuis le bar, à des moments de musique pure où s’éclataient le groupe Abba, Michael Jackson lorsqu’il faisait encore partie des « Jackson Five », Sacha Distel etc…

En 1987, la nouvelle est tombée: un festival rock serait organisé à Leysin, réunissant les plus grandes vedettes en concert à ciel ouvert dans la montagne. A la base de l’aventure: Gérard Héritier. Jusqu’en 1994, le festival fera venir la crème des artistes dans la station. Souvent sous des trombes d’eau… ce qui a précipité sa perte. Je me souviens d’un concert apocalyptique de Bob Dylan, où c’est à peine si l’on pouvait encore distinguer la scène…

J’ai très rapidement convaincu ma rédaction que j’étais la personne idéale pour « m’occuper » de la manifestation pour notre journal. La plupart de mes « chefs » se sont copieusement moqué de moi. A côté des revues internationales, jamais les organisateurs n’inviteraient le « Journal du Chablais » à leurs conférences de presse. Et certainement pas s’il était représenté par une pigiste, qui plus est. « Mais bon, vas-y essaye… »

J’ai commencé par écrire des papiers d’ambiance. Emmenant mes deux fils, hauts comme trois pommes, dans mon sillage, j’ai assisté aux premiers concerts, ai sympathisé avec les organisateurs, les représentants des maisons de disques, les membres de la sécurité…
Jusqu’au jour où j’ai découvert que serait invité Maxime Leforestier.
LE Maxime Leforestier dont je connaissais toutes les chansons, jouées à la guitare pour mes enfants (oui, chez nous, pas de berceuses: du folk!).
Lorsque mes collègues ont réalisé que je voulais absolument décrocher une interview de l’homme en question, ils ont souri.
Les paris étaient pris, et j’avoue que je ne partais pas gagnante…

J’ai donc confié mes enfants et mon chien à une amie, ai pris mon carnet, mon stylo, et suis partie naïvement à la chasse à l’interview.
Grâce à un membre de l’organisation, j’avais hérité d’un badge « presse » bien utile pour franchir les premiers barrages. Restait à atteindre le Graal.
Arriver aux « loges » des artistes (casés dans des conteneurs…) tenait du parcours du combattant. Mais les hommes de la sécurité commençaient à me connaître et semblaient avoir pris en sympathie cette petite scribouillarde décidée à faire ses preuves.
Ne me demandez pas comment j’ai fait… toujours est-il que je me suis retrouvée devant la porte du conteneur de Maxime Leforestier, avec une consigne de celui qui m’y avait conduite: « Ecoute. Il chante ce soir. Auparavant, il doit donner une série d’interviews. Tes collègues sont installés en salle de presse. Toi, tu vas attendre ici, dehors. Et dès que tu verras que la liste des rendez-vous est terminée, tu essayeras de passer. Il te donnera peut-être 5 minutes. »

J’ai donc pris mon mal en patience. Il en fallait: j’ai attendu près de 4 heures. Comme si attendre ne suffisait pas, la pluie s’est invitée. Une véritable pluie diluvienne, plus proche de la mousson que de l’averse. J’étais détrempée, grelottante, mais présente. Au bout de quatre heures d’un défilé interminable de journalistes représentants des revues connues (et secs car issus de la salle de presse ou munis de parapluies), le dernier a quitté la loge.

Maxime Leforestier, le raccompagnant à la porte, a passé la tête dehors et m’a vue.
Il m’a dit: « Mais.. vous êtes trempée! »
- Heu… oui… on peut dire cela!
- Vous attendez depuis longtemps?
- Environ 4 heures.
- Sous la pluie?? Mais… pour me voir??
- Oui, si c’est possible… je sais que je n’ai pas rendez-vous et que je travaille pour un misérable journal local, mais si je n’obtiens pas cette interview, à mon avis, je suis virée
.

Pieux mensonge: je ne pouvais pas être virée puisque je n’étais pas engagée!
Il a ri et m’a fait entrer, ayant sans doute pitié de cette serpillière vivante aux longs cheveux dégoulinants.
La loge était minuscule. Il m’a fait asseoir à côté de lui dans un petit canapé en angle.
Très civilisé, il m’a offert de partager des chips.
Je n’ai pas osé dire non. Et très émue de me retrouver face à l’objet de toutes mes convoitises (si j’ose dire!)… je me suis étranglée avec la chips en question.
Adorable jusqu’au bout des ongles, il m’a tapoté dans le dos, en riant toujours.
J’ai sorti mon carnet de ma veste en jean. Il était imbibé d’eau, à tel point que l’encre de mon stylo était bue au fur et à mesure que j’écrivais.
Je lui ai avoué que je procédais là à ma première interview d’artiste. Et que, à mon avis, ça commençait plutôt mal.
Il m’a rassurée, m’a mise à l’aise en m’interrogeant sur moi, mes enfants, m’indiquant qu’il avait un fils du même âge que le mien.
J’ai compensé mon manque d’expérience et mon trac, par une connaissance de son répertoire que je connaissais par coeur, et par une sincérité qui devait être désarmante si j’en crois la manière dont il s’est comporté avec moi.

Il a été … plus que gentil.
Parce que je lui ai dit que c’était une chanson que j’aimais beaucoup, il a pris sa guitare et m’a chanté « Fontenay-aux-roses ».
Nous avons passé une grosse demi-heure à parler avant que je prenne congé, confortablement perchée sur mon nuage.

Je suis rentrée chez moi. Je n’avais pas une note: mon carnet était inutilisable. Mais j’ai écrit dans la foulée, un texte enthousiaste et plutôt amusant.
J’avais même réussi à obtenir une photo… que la rédaction ne m’a jamais rendue, trop contente de pouvoir la garder.

Je ne sais pas ce qui a le plus marqué: le fait d’avoir envoyé cet article ou d’avoir décroché ce premier rendez-vous.
Toujours est-il que j’avais réussi là où certains collègues locaux avaient renoncé.
Cet article m’a ouvert de nombreuses portes, notamment au Festival où, par la suite, j’ai obtenu des interviews de stars plus connues les unes que les autres.
Peu de temps après, d’autres journaux, plus importants, me faisaient des avances.

Moi, je n’ai jamais oublié la gentillesse avec laquelle m’a reçue Maxime, en toute simplicité, alors qu’il devait avoir une indigestion totale de journalistes, ce jour-là…

Martine Bernier

( 22 novembre, 2009 )

Julos Beaucarne: « Je suis un humain qui marche sur la route… »

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Ces derniers jours, je l’ai déjà dit, je me suis reconnectée à l’univers du chanteur et poète Belge Julos Beaucarne, grâce à un proche. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, il est bien davantage qu’un troubadour talentueux. C’est un être hors normes, hors modes, lumineux, chaleureux, malicieux, à la fois original et sage. L’enfermer dans un carcan de mots n’est pas une bonne idée. C’est un être libre… Un drame épouvantable survenu dans sa vie, en 1975, a révélé au monde la dimension humaniste de cet être si particulier. Sa compagne, Loulou, a été assassinée par un déséquilibré. Sa réaction a été admirable (voir en fin d’article). A la lecture de la lettre qu’il a écrite dans la nuit suivant la disparition de celle qu’il aimait, l’adolescente que j’étais alors a, bouleversée, pris une immense leçon d’humanité. Après avoir réécouté en boucle les chansons de lui que j’ai auprès de moi, et particulièrement « Le Petit Royaume » que j’aime profondément, j’ai décidé de lui écrire, à cet homme particulier que j’admire et que j’aime. Pour lui dire le plaisir que j’ai de le retrouver, lui qui a eu une place importante dans ma vie lorsque j’étais jeune fille, en Belgique. J’ai précisé quelle était ma profession et j’ai ajouté que je serais touchée de pouvoir l’interviewer un jour.Je pensais que cela resterait au stade du rêve…Mais quelques heures après, j’ai eu la douce surprise de recevoir un message en retour me remerciant et me laissant son numéro de téléphone pour que je puisse l’appeler.
Ce que j’ai fait cet après-midi. Nous avons passé ensemble un moment à la fois rempli d’émotion et de rires. Car l’homme a de l’humour! Et quel humour!

- Si vous deviez vous définir, pour les personnes qui n’ont pas eu encore l’occasion de vous découvrir, que diriez-vous?
Mais.. je me donne la mort si je me définis! Ce serait m’étouffer dans des étiquettes…

- Alors, à la place du mot « définir », peut-être préférez-vous « présenter »?
Je m’appelle Julos. Toute ressemblance avec des personnes ayant déjà existé serait fortuite. Je vis à Tourinnes-la-Grosse, en Brabant Wallon, en Belgique (et il me donne l’adresse précise ainsi que la latitude et la longitude du lieu, puis éclate de rire devant ma réaction en disant: « Je ne vous arrange pas avec mes réponses? » De l’autre côté du téléphone, je souris en écrivant à toute vitesse).
Je vis en compagnie d’environ 6 milliards de femmes et d’hommes. J’espère n’avoir oublié personne! Je suis un humain qui marche sur la route. Mon histoire consiste à aller au bout de ce que je suis…

- Quel regard posez-vous sur l’être humain, justement?
Nous sommes tous nés un jour d’une femme, et, tous, nous avons reçu une feuille de route. Nous avons chacun quelque chose d’extraordinaire à faire, mais la société veut nous le faire oublier. Tout le monde, chacun d’entre nous est important, mais on veut nous faire croire que « machin » est plus important que l’autre. Les fameux people, vous savez (prononcez à sa manière: « pople »). Oui, tout le monde est important… On pompe beaucoup d’énergie à s’occuper de choses qui nous détruisent et à s’éloigner de l’essentiel. Chaque fois que l’un d’entre nous fait quelque chose de bien, il enrichit l’Univers dans son entier.

- Un livre de vous va sortir très bientôt…
Oui, il s’appellera « Mon Petit Royaume » et il paraîtra le 9-09-09. Il contiendra tous les textes de mes propres chansons.

- Aujourd’hui, comment se passe votre vie?
Je chante beaucoup… Parfois dans de petites salles, parfois dans des grandes. Je vais là où on me demande.

- Etes-vous un homme heureux?
Heureux.. cela dépend des jours… Ce bouquin a été difficile à réaliser pour moi, car, au fil de mes chansons, je revoyais ma vie, les hauts et les bas de mon existence. Cela m’a fragilisé…

- Lors de la mort tragique de votre compagne, vous avez écrit un texte qui a marqué à jamais ceux qui l’ont lu. Où avez-vous trouvé les ressources, un tel amour pour les autres, une telle humanité, pour pouvoir écrire ces mots dans un moment aussi dur?
J’ai écrit cette lettre dans la nuit qui a suivi l’assassinat de Loulou, sans intention de la publier. J’écris pour moi, toujours, pour retrouver mon chemin, pour savoir dans quelle direction je veux recommencer à marcher… Le lendemain, un ami journaliste est venu me voir et m’a dit que l’on avait écrit que « Julos et Loulou n’étaient pas assez racistes ». C’est là que je me suis dit que j’allais répondre par cette lettre. Pour éviter d’engendrer encore davantage de racisme et de violence… Aujourd’hui, si j’arrive à interpréter les chansons que j’ai écrites à l’époque de la mort de Loulou, je craque encore comme si c’était hier lorsque j’en parle. Heureusement que l’homme est inconscient des dangers qui le guettent…

- Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de vous?
(en aparté, je souris en lui demandant: puis-je oser vous demander de me donner une réponse que je pourrai utiliser… sans longitude ni latitude?
Un éclat de rire me répond:
- Non, non, ne vous inquiétez pas, je ne réponds jamais deux fois la même chose!
- Ouf!
- Pourquoi, vous n’avez pas aimé?
Cette fois, nous éclatons de rire ensemble…)

J’aimerais que les gens retiennent de moi la joie, le rire. Ce que je cherche à trouver, oui… c’est la joie… Ce qui nous rend malades physiquement, c’est le fait que nous ne sommes pas heureux…

- Et… vous êtes souvent malade?
Pas trop, non! Cela m’arrive de temps en temps, parfois assez gravement. Je me souviens de ma tournée en Pologne où j’ai eu une pneumonie. Ce n’était pas facile. Mais le public était tellement formidable…

Certaines interviews sont plus belles que d’autres. Celle-ci a été un cadeau.

 

Martine Bernier

Site de Julos Beaucarne: http://julosland.skynetblogs.be/
Le livre « Mon Petit Royaume » peut être commandé par l’intermédiaire de ce site.

Lettre Ouverte De Julos Beaucarne

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douce. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre, par l’amour et la persuasion. C’est l’histoire de mon petit amour à moi arrêté sur le seuil de ses 33 ans. Ne perdons pas courage ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et nos deux chéris qui lui ressemblent. Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches. Le monde est une triste boutique, les coeurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires, vous retrouverez ma bien aimée, il n’est de vrai que l’amitié et l’amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses ; on doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller au paradis. Ah comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles… En attendant, à vous autres, mes amis d’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces, qu’il faut s’aimer à tort et à travers. Julos Nuit du 2 au 3 février 1975

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