( 16 novembre, 2011 )

Claudio Corallo: l’élégant aventurier des saveurs

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Photo d’Eric Bernier

C’était vendredi dernier. Un rendez-vous pour un article… et une rencontre exceptionnelle. Claudio Corallo était en Suisse entre deux avions, deux destinations, lui qui partage sa vie entre Sao-Tomé e Principe, en Afrique, Lisbonne et Prague. A la fin de l’entretien qui a duré tout l’après-midi, nous avions échangé nos coordonnées personnelles, et nous convenions qu’il ferait escale par chez nous lorsqu’il reviendra, avec son épouse, en février.
J’ai envie de vous faire découvrir cet homme sensible, passionné et passionnant, au destin hors du commun.
Voici l’article tel qu’il paraît aujourd’hui dans l’hebdomadaire « Terre et Nature ».

Parti de l’Italie, son pays natal, Claudio Corallo est devenu un orfèvre en matière de culture de café et de cacao. Lui qui ne se sent bien qu’au cœur de ses plantations africaines est de passage en Suisse pour l’ouverture d’une boutique contenant ses produits hors du commun.

Claudio Corallo est un personnage unique. Il y a en lui autant d’Indiana Jones que de cultivateur amoureux fou de sa terre. Sa vie est une aventure. Et sa terre n’est pas celle de Florence natale. Lui dont sa maman disait: « Tu t’es trompé de lieu de naissance, tu aurais dû naître en forêt! » se spécialise en suivant ses études à l’Institut Agronomique pour l’Outremer avant d’accepter un premier contrat lui permettant de travailler au Zaïre avec un projet de coopération. En 1979, il rachète une plantation de café abandonnée, de 1250 hectares, au fin fond des forêts les moins explorées du pays. Il y plante du café, forme la population locale, apprend la langue et vit dès lors au cœur d’un océan de verdure. Pour y accéder, il faut voyager sur le fleuve, en pirogue ou en bateau à roue et terminer les 95 derniers kilomètres du voyage à pied. Claudio construit une piste d’atterrissage pour rompre un peu l’isolement dans lequel il vit avec sa famille. Les animaux sauvages qui visitent la plantation ne l’effraient pas. Désormais, sa vie est ici, avec son épouse et les trois enfants qui naîtront de leur union.

De la réussite au renoncement

Sa plantation, il lui prodigue les meilleurs soins. En 1989, sa première production est une merveille de qualité. Mais huit ans plus tard, la situation politique du pays se dégrade et il doit tout abandonner précipitamment. « J’avais senti venir le vent, raconte-t-il. En 1993, j’avais loué une plantation à Sao Tomé-e-Principe, deux îles qui représentent l’un des plus petit pays d’Afrique, dans l’Atlantique Sud, et j’y avais installé ma famille. Quand je suis parti à mon tour, il a fallu tout recommencer. J’ai planté du café sur une île et du cacao sur l’autre. Aujourd’hui, j’y vis toujours. »
Le déchirement de ce départ d’un pays où il a laissé son cœur n’empêche pas Claudio de se remettre au travail sans attendre. Au fil du temps, il rachète ses nouvelles plantations. Sur Sao Tomé, dans sa plantation de Nova Moka, il cultive le café avec sa famille, fort de l’expérience d’une vie. Sur Principe, dans sa plantation de Terreiro Velho, il apporte la même rigueur et la même attention au cacao, culture nouvelle pour lui. Esthète exigeant avec lui comme avec les autres, il cherche les variétés possédant les meilleures saveurs, est partout sur le terrain et se jette à corps perdu dans le travail. Il développe une méthode de fermentation naturelle, trouve la courbe thermique idéale pour un séchage optimal des fèves.

Le must du cacao

Le résultat est magnifique. Ses fèves de cacao n’ont pas d’amertume agressive. Leur douceur permet de limiter l’apport de sucre lors de la préparation du chocolat. Les saveurs de chacun des produits issus des deux plantations de cacao comme de café ressemblent au maître des lieux: raffinées, authentiques, tout en nuance. Désormais, ce cacao, ce chocolat et ce café qui se trouvaient jusqu’ici dans les épiceries fines et autres commerces spécialisés, se retrouvent dans l’élégante boutique ouverte depuis peu à Nyon (VD) tenue par Patrick de Carvhalo, collaborateur de Claudio Corvallo.
Celui-ci revient désormais deux fois par an en Europe pour assurer le négoce de ses produits et aller à la rencontre de ses clients. Partout où il passe, il fascine et passionne ses interlocuteurs par son savoir, ses valeurs, sa sensibilité et son expérience. Sa vie est un roman qui l’a entraîné jusqu’en Bolivie où il a partagé son savoir avec des planteurs locaux. De son départ du Zaïre et de ses premières plantations où plus jamais personne n’est retourné, il parle avec tristesse mais sans aigreur. L’amertume ne fait décidément pas partie de la vie de Claudio Corallo…

Martine Bernier

Promeco Af Sarl, Patrick et Nadea de Carvalho, route de St Cergue 39, 1360 Nyon. Tél. 022 556 76 86
Site: www.claudiocorallo.com

( 17 juin, 2011 )

André-Paul Duchâteau: Le gentleman du polar

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Dans les mondes de la bande dessinée et de la littérature policière, l’écrivain belge André-Paul Duchateau est une star.
Scénariste du célèbre « Ric Hochet » créé avec le dessinateur Tibet, il a vécu avec ce dernier une histoire d’amitié qui a duré 56 ans. Roi du suspens, prince de l’énigme… rencontre avec un être humain délicieux.

- Quel genre de petit garçon étiez-vous?
Je suis né à Tournai, en Belgique, et dès le départ, j’ai été passionné par les aventures de Tintin. Je me suis très vite promis d’écrire. Mon père, général dans l’aviation, adorait lire les histoires policières pour se détendre. Grâce à lui, à 6 ou 7 ans, je dévorais déjà Agatha Christie. J’ai toujours été un grand amateur d’énigmes, de problèmes policiers. Puis je suis devenu un immense lecteur… de tout! Et le plaisir du lecteur est devenu le plaisir de l’écrivain. Je suis avant tout un grand amateur d’énigmes. J’adore mettre les lecteurs sur de fausses pistes!

- Le grand public vous connait avant tout comme étant le scénariste du célèbre héros de BD « Ric Hochet ». Comment avez-vous rencontré Tibet, son dessinateur?
J’étais directeur commercial dans une grande imprimerie qui imprimait beaucoup de journaux. Tibet avait été engagé comme « petite main » par les deux dessinateurs de la maison. Nous avons sympathisé et sommes devenus très amis avant d’être collaborateurs. Le soir, après 17 heures, je le rejoignais dans son bureau et nous jouions. Nous discutions pendant des heures en jouant au ping-pong. D’abord debout, puis, comme nous devenions plus fatigués au fil de la partie, nous la continuions plutôt mollement, depuis une banquette! C’est comme cela que tout est né…

- Naissance d’une amitié… et de Ric Hochet! Lequel de vous deux en a eu l’idée?
Lui. Il aimait beaucoup un personnage de BD, Valhardi, détective assureur, et m’a proposé de créer un détective dans le même genre. Je n’ai accepté le nom de Ric Hochet qu’avec réticence. Je trouvais que cela ne faisait pas très sérieux. Ric ne vieillissait pas. Il y a eu beaucoup d’anecdotes, au fil du temps. Je disais à Tibet que je ne comprenais pas comment le personnage pouvait conserver ce fameux veston à mouchetures alors qu’il passait son temps, en se battant, à le salir, le déchirer. Un jour, dans un album, Tibet a glissé un gag. Après s’être bagarré et avoir encore abîmé sa veste, Ric rentre chez lui, ouvre son placard et… on y voit une quinzaine de vestons identiques! Tibet s’amusait beaucoup de ce genre de détails. Quand il me téléphonait, je grognais souvent. Pour un scénariste, parler au téléphone équivaut à ne pas travailler. Pour lui, c’était différent. Pendant qu’il parlait, je l’entendais crayonner! Il faisait les mouchetures des vestons de Ric, dessinait, alors que je ne pouvais rien faire d’autres que de parler. Cela m’agaçait

- Comment naît une histoire de Ric Hochet? Vous savez dès le départ qui sera le coupable?
J’ai souvent dit que, dans un roman, je ne sais pas ou je vais, je change de coupable en cours de route. Mais c’est parfois dangereux dans les scénarios! Autant dans un roman, vous faites ce que vous voulez, autant, en bande dessinée, le synopsis doit être très précis. Et cela nous a apporté des ennuis. Dans la série « Les aventures des trois A », que nous avions créée ensemble, j’ai changé de coupable, mais je ne l’ai pas dit à Tibet suffisamment tôt. Dans un premier temps, le personnage en question était long et grand. Au fil de l’histoire, qui paraissait chaque semaine dans Tintin, j’ai changé d’avis et j’ai choisi un autre homme, gros et large. Or, les pages devaient partir à l’imprimerie et Tibet avait déjà dessiné… Nous nous en sommes sortis, mais ça a été complexe!
En principe, je pars souvent d’une idée de base et les personnages viennent par la suite. Pour Ric Hochet, je suis peu à peu parti dans des histoires complètement fantastiques.

- J’ai le souvenir d’un album au cours duquel l’un des personnages voyait ses cheveux blanchir totalement en une seule nuit. C’était une création ou un fait réel?
C’était un cas exact. Je suis parti sur un fait réel qui m’a été raconté. Celui d’un homme vivant en Arabie, qui a assisté a tellement d’horreurs que ses cheveux sont devenus blancs en quelques heures…

- Le temps a passé. Tibet nous a quitté voici un peu plus d’un an…
Oui. Après 56 ans de travail commun et d’amitié. Ca a été une immense douleur pour sa femme et pour moi. Mais il est mort de manière miséricordieuse. Il regardait un spectacle comique à la télévision, s’est levé pour ouvrir une fenêtre, et s’est affaissé. Sans douleur… Il était mon cadet de six ans. Ca a été tragique… Il me manque terriblement, à tous les niveaux…

- Peu après sa mort est sorti le fameux album numéro 78, ultime aventure de Ric Hochet dessinée par Tibet, mais qu’il n’a pu terminer.

Nous avons beaucoup réfléchi, avec son épouse, et nous avons décidé de le sortir, pour lui, même si la plupart des dessins n’en étaient encore qu’à l’état d’ébauche.

- A la fin de la préface que vous lui consacrez, vous dites que Tibet aurait souhaité que Ric ne meurt pas et qu’il y aura d’autres albums.
Nous essayons, nous testons… mais la décision est prise: nous serons d’une exigence énorme. Si un album 79 doit sortir, il devra être parfait. L’épouse de Tibet et moi-même aurions voulu arrêter. C’est lui qui ne le voulait pas. Nous craignons une désillusion. Nous verrons. En attendant, les albums de l’intégral sortent et marchent très bien.

- Vous êtes non seulement scénariste, mais également un écrivain reconnu, sous plusieurs pseudonymes.
Après Ric Hochet, nous avons créé la BD « Les Trois A ». L’éditeur a estimé qu’il était plus judicieux de prendre un pseudonyme. J’ai énormément écrit: c’est une démangeaison extraordinaire, un immense plaisir. J’ai notamment signé beaucoup de romans pour l’illustré belge « Bonne Soirée ». En core aujourd’hui, j’écris toujours à la plume et je fais retaper mes textes. J’aime ce contact avec le papier, le bruit de la plume… Pour le moment, j’ai un livre historique prêt à sortir si je trouve un éditeur.

- Une biographie?
Oui, l’histoire d’un homme qui a défrayé la chronique en Belgique, en son temps. Il était à la fois commissaire et chef de bande!

- Vous avez aussi notamment consacré un ouvrage à Stanislas André Steeman, maître du suspens. L’avez-vous rencontré?
J’ai eu la chance de le connaître, oui. Tout le monde se souvient de « L’assassin habite au 21″, porté à l’écran. Il m’a toujours encouragé, m’a poussé en me donnant de bons conseils. Je lui dois beaucoup. Il ne me corrigeait pas mais relisait avec moi. Dans l’un de mes livres, le personnage rentrait dans une chambre, respirait un parfum et trouvait quelques vers. En lisant ce passage, S.-A. Steeman m’a dit: « Tu dois aller au fond des choses. Il faut que l’on puisse lire ces vers. »
Le problème c’est que je ne suis absolument pas doué pour la poésie. J’ai composé une multitude de vers que je lui ai envoyés. Il ne les trouvait pas bons.Il me disait: « Vos vers, mon ami, sont des vers de mirlitons. Et encore, de mirliton qui jouerait faux! ».
En désespoir de cause, j’en ai écrit un énorme paquet et je les lui ai envoyé. Trois lignes ont trouvé grâce à ses yeux, que j’ai pu publier: « L’éclat de tes bas noirs
Dans l’ombre de ta jupe
Je n’espère plus d’autres soirs… »

- Ecrivez-vous toujours, aujourd’hui?
Je suis toujours aussi passionné par les mystères. Mes énigmes paraissent une fois par semaine dans le magazine « Télé 7 Jeux ».
Tibet me manque, je vous l’ai dit… Nous avions peur de lasser nos lecteurs, mais nous avions faim de continuer. Pendant qu’il dessinait, j’inventais l’histoire suivante, et ainsi de suite. En dehors de son absence cruelle, rien n’a changé depuis mes 15 ans. J’en ai 86 et j’écris toujours! Il y a chez moi un désir d’écrire qui ne s’éteindra pas, je crois!

Martine Bernier
- « L’écrivain habite au 21″, P.-A Duchâteau et Stéphane Steeman, Ed. Quorum.
- L’intégrale de Rich Hochet ressort aux Editions du Lombard

( 24 juillet, 2010 )

« La manipulation affective dans le couple: faire face à un pervers narcissique. » Interview des auteurs

Toute femme ayant vu sa vie brisée par un homme pervers narcissique sait qu’il lui faudra des années pour se reconstruire…. si elle arrive à se relever un jour.
L’infinie détresse engendrée par le comportement de ces personnages est aujourd’hui l’objet de toutes les attentions, à travers des décisions politiques essentielles et une loi novatrice adoptée en France en ce mois de juillet.
Un excellent livre ajoute une pierre majeure à cet édifice.
« La manipulation affective dans le couple. Faire face à un pervers narcissique » est sorti en février 2010 et a déjà été réimprimé quatre fois.
C’est dire l’importance de cet ouvrage dont les auteurs, Pascale Chapaux-Moreli et Pascal Couderc, font salle comble dès qu’ils donnent des conférences à travers l’Europe.
Tous deux ont accepté une interview dont voici la teneur.

- Pourriez-vous vous situer afin de préciser à quels titres vous vous êtes lancés dans l’écriture de ce livre?
Pascale Chapaux-Morelli: je suis présidente de l’Association d’aide aux victimes de violences psychologiques, et Pascal est psychanalyste, psychologue-clinicien et spécialiste des addictions.

- Vous expliquez que les victimes de pervers narcissiques sont des femmes, pour la quasi totalité. Comment expliquez-vous ce phénomène?
Pascal Couderc: Quelques rares hommes, dans les conférences que nous avons données ont pris la parole pour présenter leur situation qui ressemblait beaucoup à celles que peuvent subir les femmes, mais ils sont rares. Comment expliquer que ces pathologies soient masculines? Historiquement, les hommes ont toujours possédé le pouvoir. Mais cette situation évolue au niveau institutionnel. L’homme doit donc avoir recours à d’autres stratégies pour reprendre ce pouvoir qui lui échappe. Je reçois presque uniquement des femmes dans le cadre de mon travail. La souffrance féminine est énorme. Cela ne veut pas dire qu’aucun homme ne souffre dans son couple. Mais en général, les hommes conservent un petit terrain secret où ils se réfugient pour éviter la souffrance extrême. Ceci dit, leur malaise ne doit être ni nié ni méconnu.

- Y a-t-il des signes permettant de reconnaître un pervers narcissique avant qu’il ait eu le temps de ruiner votre vie?
P.C.: Oui. Au départ tout est idyllique. Systématiquement, les femmes disent « c’était parfait, sauf… » Car il y a toujours un petit quelque chose de dissonant. Il existe une connaissance inconsciente que quelque chose ne va pas. Au début de l’histoire, on l’occulte. Puis, malgré l’état amoureux, certains détails interpellent.
Lorsque l’un des partenaires change subtilement la vie de l’autre, impose à l’autre sa façon de vivre, ses décisions, ses choix, finit par faire douter sa partenaire, lui fait perdre son estime d’elle-même, nous sommes en présence d’un pervers narcissique. Au final, votre vie a totalement changée. Si vous êtes devenue dépendante de l’autre à tout point de vue, qu’il en est arrivé à vous faire douter totalement de vous, il faut consulter.

- Vous soulignez, dans votre livre, que le pervers narcissique a un talent particulier: celui de renverser les rôles et de faire passer la femme pour responsable tout en se faisant passer, lui, pour une victime. Vous écrivez notamment:  » Il lui est nécessaire de maîtriser son environnement pour le rendre conforme à sa pensée ».
P. C-M.: On se retrouve ici dans le même schéma que pour celui des femmes battues. La violence psychologique est beaucoup plus subtile, plus perfide. La première fois que je reçois une femme qui en est victime, elle me dit toujours la même chose: « Je voudrais comprendre ce que j’ai pu faire pour déclencher cela…. » Elle se croit responsables alors que c’est le partenaire qui l’est.

- Un pervers narcissique ressent-il de la culpabilité lorsqu’il a détruit une vie?
P.C.: Non, jamais. Ni culpabilité, ni souffrance, ni remords. Il niera la souffrance de sa partenaire, lui dira qu’elle se fait passer pour une victime. En revanche, il mettra en scène sa propre pseudo douleur, mais de manière froide. De plus, ce genre d’hommes sont de très mauvais perdants, très procéduriers. C’est un type d’hommes en général très intelligents. Ils ont le plus souvent une bonne situation, des capacités intellectuelles importantes, sont brillants. Plus ils sont intelligents plus ils sont redoutables. Ces hommes ne consultent pas. Ils manipulent tout le monde, y compris les thérapeutes. Face à eux, il faut des professionnels chevronnés.

- Un tel homme peut-il changer?
P.C.: Non. Il changera de partenaire, mais pas de pathologie. Ce n’est pas quelqu’un qui se remet en question.
Nous faisons face ici à deux pathologies associées: une structure perverse et une pathologie narcissique. La femme souffre d’un manque d’amour d’elle-même. Lui aussi est en manque, mais, contrairement à elle, il ne souffre pas. Il prend chez l’autre ce dont il a besoin, se nourrit de l’autre avant de passer à autre chose. Ces hommes s’aiment avec vanité, ils s’expriment à travers la vanité.

- Vous notez d’ailleurs dans le livre « Il n’a rien. Ni la souffrance, ni le souvenir de la souffrance, ni la substance. » Que peut faire une femme face à un tel partenaire?
P.C.: Etre vigilante, et, si elle le peut, partir dès qu’elle sent que quelque chose n’est pas normal. Lorsque le mal est fait, ce sont des femmes brisées que nous recevons en thérapie, souvent au bord du suicide. Il faut très longtemps pour qu’elles se reconstruisent.
P.C.-M.: Ce problème est pris de plus en plus au sérieux. Davantage d’informations circulent sur le sujet. Et désormais, en France, on peut s’appuyer sur une grande avancée politique. La loi du 10 juillet 2010 a été votée et le décret d’application interviendra d’ici l’automne. Cette loi concerne la violence psychologique. Elle a créé le délit de violence psychologique qui a servi de base aux femmes pour qualifier et reconnaître ce qu’elles vivent. Les hommes reconnus coupables encourront les mêmes peines que ceux responsables de violences physiques. Elles pourront aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 75’000 euros d’amende. La France fait ainsi partie des pays européens pionniers en la matière.

Martine Bernier

Site: www.violencespsychologiques.com »
« La manipulation affective dans le couple. Faire face à un pervers narcissique », Pascale Chapaux-Moreli et Pascal Couderc, Editions Albin Michel.

( 4 juillet, 2010 )

Christophe Abbet: L’alchimiste de l’Ambre

A Martigny (VS) Christophe Abbet a acquis ses lettres de noblesse jusqu’à devenir l’un des grands noms du vin suisse. Chaleureux, sagace et naturel comme l’est son vin, il s’attache à conserver une dimension artisanale à sa production, dont le raisin mûrit au soleil de Fully.

On dit de lui que c’est un artiste du vin, un maître incontesté, le « Sorcier de Martigny ». Christophe Abbet est avant tout un personnage attachant et subtil. Son parcours dans le monde du vin est atypique. Contrairement à beaucoup de ses pairs, il n’a pas repris un domaine familial. « Mon père était homme de loi, explique-t-il. Il avait un peu de vigne, pour le plaisir. J’ai choisi de devenir vigneron par élimination. Je savais ce que je ne voulais pas faire. J’aimais la nature, la forêt. Finalement, j’ai suivi des études pour être technicien en viticulture et œnologie, dans l’idée de travailler ensuite pour d’autres personnes. »
Son diplôme en poche, en 1987, le jeune homme est engagé sur différents domaines valaisans. L’un de ses employeurs le paie en raisins surmaturés, qu’il commence à vinifier. Ce vin liquoreux deviendra « L »Ambre », un joyaux aujourd’hui décliné en cinq millésimes, à la réputation mythique parmi les amateurs de grands crûs. Lorsque la personne qui lui fournit son raisin doit se séparer de sa vigne, Christophe Abbet rachète l’une d’elles pour pouvoir continuer à élever son Ambre, issue d’un assemblage d’Arvine et d’Ermitage. De fil en aiguille, il rachètera et louera d’autres parcelles, toutes sur Fully, et vinifiera dans les caves antiques de Martigny Bourg où il concentre son faisceau d’activités. Depuis un an, avec sa compagne Carine, il s’est installé dans une ancienne forge et le dit en souriant: il a enfin trouvé l’endroit où il se sent heureux et où ses flacons sont présentés dans de bonnes conditions.

Poésie dans le vin

Orfèvre de la vinification, cet artiste en son genre entretient avec ses vins une relation à la fois authentique et réfléchie. Christophe Abbet ne parle jamais pour ne rien dire. Mais lorsqu’il s’exprime, ce sont des mots teintés d’une poésie dénuée de naïveté qu’il utilise pour parler de la vie et des vins. Il explique qu’il souhaite que les siens soient « accessibles et entiers », à la fois sans compromis mais simples d’accès. Des vins qui lui ressemblent.
S’il est conscient des qualités de son travail, il reste d’une humilité parfaite, presque surpris d’être reconnus par ses pairs et les plus grands connaisseurs. Pour lui, réussir un bon vin demande un grand sens de l’écoute. Ecoute de la nature, du breuvage et de son évolution, des personnes qui le goûtent. « Chaque vin est une aventure. Il a une vie autonome, mais vous y projetez votre tempérament, vos humeurs, vos expériences. Je ne prends jamais de décisions trop rapides lorsque l’un d’eux ne me semble pas évoluer dans le bon sens. Il se peut que mon impression corresponde à mon humeur du moment. Donc j’attends. Et à la dégustation suivante, je réalise souvent que j’ai eu raison de ne pas me précipiter pour intervenir. »
C’est sans doute parce que c’est un bel humain que Christophe Abbet signe d’aussi beaux breuvages.

Martine Bernier

Si vous étiez:

- Un cépage: je serais à redécouvrir… La Durize par exemple, un vieux cépage rouge de Fully qui a une maturité si difficile à obtenir qu’il a aujourd’hui pratiquement disparu, mais qui, dans des conditions optimales donnait un vin magnifique.
- Un vin: celui que l’on a envie de boire.
- Un animal: un écureuil car il fait rêver les enfants.
- Une saison: l’automne car c’est là que tout se met en place…
- Un outil: une hache pour le tranchant.

Adresse
Christophe Abbet
Vigneron Eleveur
Rue des Fontaines 16
CP 2035 Martigny

(cet article est passé le 24 juin 2010 dans l’hebdomadaire Suisse « Terre et Nature »)

( 29 juin, 2010 )

Jacques Perrin: Le gentleman oenophile

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En Suisse comme à l’étranger, Jacques Perrin est devenu en 25 ans une sommité dans le monde du vin et de la gastronomie. Négociant à la tête de Cave SA, à Gland, cet oenophile raffiné, toujours en quête de découvertes a un parcours de vie à l’image de sa personnalité: étonnamment riche. Né à Sierre (VS), il a toujours su qu’il étudierait la philosophie et la littérature: « A douze ans, avec un petit groupe d’amis, nous lisions Rimbaud, à l’internat de St Maurice. C’était un moyen de nous évader. J’ai ensuite suivi mes études. De là à imaginer que j’enseignerais pendant dix ans, ce n’était pas vraiment ma perspective. J’avais une autre passion à cette époque, la musique rock. J’aurais voulu devenir le Rimbaud des scènes! Mais j’étais sans doute trop conventionnel pour sortir du rang… »

De la philo au vin

A la fin de ses études, il devient le plus jeune professeur de philosophie du Collège Voltaire de Genève.
Tout en enseignant, il se lie d’amitié avec l’écrivain belge Benoît Peeters et entre, grâce à lui, dans l’univers de la gastronomie. « Pour gagner sa vie, il réalisait des repas pour les maisons bourgeoises de Bruxelles. J’ai vu ses livres de cuisine, recopié des recettes et, très vite, j’ai eu envie de m’intéresser au vin. J’ai acheté quelques bouteilles de Bordeaux, je me suis instruit et c’est ainsi que tout a commencé. »
Un petit stage chez le grand cuisinier Frédy Girardet manque de dérouter Jacques Perrin qui songe alors à « se lancer en cuisine comme on rentre dans un monastère ». Mais conscient de l’exigence et de la dureté du métier, et peu désireux de devoir y sacrifier ses passions pour le vin, la littérature ou la philosophie, il préfère s’abstenir.

De l’apprentissage à la reconnaissance

En 1984, avec des amis rencontrés lors d’un cours à Changins où il suit un petit cursus de négociant en vin, il décide d’ouvrir le premier bar à vin de Genève, « Le Ballon Rouge », ainsi qu’un club d’amateurs, le CAVE. Deux ans plus tard le bar ferme ses portes, mais, au fil du temps, le club se crée une réputation. « C’était difficile au départ, car je n’étais pas connu. J’ai rencontré le plus de vignerons possible, goûté un maximum de vins, consacrais toutes mes vacances au sujet en découvrant les vignobles du Languedoc, de l’Italie ou du Jura: j’étais un véritable stakhanoviste du vin! En 1987 je me suis lancé sans filet. J’ai arrêté d’enseigner pour ne plus me consacrer qu’à mon entreprise. Tout était à inventer… »
La suite est connue… Négociant et dégustateur respecté à travers le monde, créateur de cours d’œnologie, Jacques Perrin est devenu une référence internationale. Membre permanent du Grand Jury Européen, qui se veut « une alternative sur la cotation des grands vins du monde », il a reçu en 2008 le Grand Prix de la presse du vin, référence suprême dans la profession.
En 2006, cet amoureux de montagne est victime d’un grave accident lors d’une ascension. Dans un livre à la fois pudique et puissant, « Dits du Gisant » , il a écrit le récit poignant des mois qui ont suivi. L’écriture est une autre facette de son talent. Ce livre ne sera pas la dernier. Jacques Perrin fourmille de projets et de rêves dans lesquels l’écriture tient une place importante. Avec sa soif de connaissances, son élégance et ce regard d’une profondeur insondable, cet homme est de ceux qui marquent ceux qui le rencontrent.

Martine Bernier

L’entièreté de cet article est à retrouver sur le numéro de l’hebdomadaire « Terre et Nature » du 24 juin 2010

( 12 mars, 2010 )

« Rebondir » du docteur Daniel Dufour: une autre vision de la santé

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Lire et présenter des livres de toutes sortes est une facette de mon travail.
Des dizaines d’entre eux me passent entre les mains chaque mois.
Avec parmi eux, quelquefois, un ouvrage marquant.
C’est le cas de celui du docteur suisse Daniel Dufour: « Rebondir. Une approche créative pour surmonter les obstacles ».
Ce livre concerne et intéresse chacun d’entre nous, parce qu’il nous parle de nous, de notre santé, de nos émotions.
Il diffuse un message particulier: nous possédons tous les clés pour nous maintenir en bonne santé et pour nous relever après avoir vécu une grande crise.
Ce médecin totalement hors normes, qui a longtemps été chirurgien de guerre, nous propose dans ce passionnant ouvrage d’utiliser les outils essentiels à notre santé. Des outils qui passent par le respect de nos émotions, le savoir inné et la pensée créatrice.
Interview.

- Vous avez un parcours un peu atypique…
Il est un peu bizarre, oui. Dès l’âge de 7 ans, j’ai su que je voulais être médecin, et je n’ai jamais dévié de cette idée, même s’il n’y avait jamais eu aucun docteur dans ma famille auparavant. J’ai suivi mes études à Genève. Elles m’ont déçu, car je n’aime pas beaucoup la théorie. Mais dès que je me suis retrouvé devant des patients, j’ai compris que c’était bien ce que je souhaitais faire.
Un jour, je suis parti  en Rhodésie, qui s’appelle aujourd’hui de Zimbabwe, pour rendre visite à un ami. Là, j’ai rencontré la guerre. J’étais chirurgien orthopédique, j’ai décidé de rester. J’ai travaillé un an là-bas. Puis je suis rentré au CICR (Comité International de la Croix-Rouge), toujours comme chirurgien de guerre. J’ai vécu dans l’urgence pendant plusieurs années, au Liban, au Pakistan, dans tous ces pays en conflit. J’ai ensuite été coordinateur médical, toujours pour le CICR. Je passais du champ opératoire à un champ d’action plus large! J’ai fait des études de médecine tropicale à Londres, puis je suis rentré en Suisse et j’ai fait ce que je pensais ne jamais faire un jour: m’installer comme médecin généraliste, en 1987.

- Face à des patients présentant des problèmes d’Occidentaux protégés des situations de guerre, n’avez-vous ressenti aucune exaspération?
Non… Cette question m’a un jour été posée par une amie alors que je rentrais du Cambodge, travaillant pour l’Ordre de Malte qui lutte contre la lèpre. Je m’étais occupé de lépreux qui vivaient au fond de la jungle cambodgienne. Heureusement, je n’ai jamais fait ce lien, cette comparaison. La souffrance appartient à chaque personne. La misère est parfois beaucoup plus grande ici, avec des personnes qui meurent seules pendant la canicule sans que personne ne le remarque. Là-bas, les lépreux souffrent et sont retirés de la communauté. Mais leurs familles leur rendent visite, leur apportent à manger.

- Vous expliquez dans votre livre que chaque maladie est liée aux événements que nous vivons.
Oui, tout provient d’une émotion mal vécue, ou du fait que nous ne sommes pas dans le moment présent. Cela provoque différentes symptômes, un déficit d’immunité. Lorsque l’on vit dans le présent, on élimine les tensions. Ne restent que celles liées à l’éducation. Nous savons que si nous sommes tristes, il faut pleurer pour évacuer cette peine. Mais l’éducation nous empêche souvent de nous autoriser à exprimer la colère, la tristesse, la joie…

- Vous estimez que nous avons tous en nous les outils pour revenir à la santé. Une personne en pleine dépression a-t-elle elle aussi cette force en elle?

Oui, mais elle va avoir le sentiment d’être culpabilisée parce que je leur dis qu’elles ont en main les clés pour se soigner. On me le reproche souvent. Je dis aux gens: « vous êtes responsables de votre mal-être, mais aussi de votre bien-être. Je n’ai pas le pouvoir de guérir, mais vous l’avez. »
Nous devons utiliser nos outils. Le passé et le futur existent. Et, si l’on est très intelligent, on utilisera le passé pour mieux construire le futur. Mais la clé de tout est de vivre dans le présent, en exprimant ses émotions.

- Vous n’infantilisez pas vos patients, au contraire, vous les responsabilisez, apportant une vision très personnelle de la pratique de la médecine. Comment êtes-vous perçu par vos collèges?
Je pense qu’ils ont pour moi une douce indifférence ou un doux mépris! Je n’en suis pas dérangé: je ne cherche pas à convaincre. La médecine traverse actuellement une grande crise car de plus en plus de gens n’y croient plus. On maintient les médecins dans une notion de pouvoir absolu. De nombreux thérapeutes font d’ailleurs la même chose: ils ont le pouvoir face à leurs patients qui sont des lilliputiens en face d’eux. Je ne suis pas d’accord avec cette façon de pratiquer la médecine. Pour moi, il s’agit d’accompagner les patients. Tout ce que j’ai appris, ce sont eux qui me l’ont enseigné. Ce terme d’accompagnement est essentiel pour moi.
Les gens sont prévenus de ce qui les attend quand ils viennent me voir. A mes yeux, il est très important d’avoir une approche globale de la personne. L’être humain n’est pas un estomac, un bras ou un coeur. C’est tout un ensemble, une multitude de composantes. Je connais bien la médecine « mécanique », que j’ai pratiquée dans l’urgence, et que je pratique toujours lorsqu’il le faut. Mais je sais aujourd’hui qu’il y a toujours une raison à une maladie ou à un accident.

- Vous allez plus loin… vous dites que, selon vous, on peut guérir chaque maladie, y compris le cancer.
Oui. Je me souviens de l’une de mes patientes qui avait un cancer de la peau. Elle se guérissait de ce cancer, et, un jour, a décidé qu’elle en avait assez et qu’elle voulait s’arrêter. Il faut aussi respecter la personne lorsqu’elle prend cette décision. L’important est d’accompagner la personne pour qu’elle vive ou meurt en paix.
Lorsque les gens viennent me voir et me disent « j’ai un cancer » ou « j’ai des sinusites à répétition », je leur demande: « Pourquoi avez-vous cela? ».
Souvent, ils me répondent. Une personne qui a un cancer évoquera tel ou tel événement qu’elle a traversé. Un événement porteur d’émotion qui n’a pas pu être vécu correctement.

- Vous pensez réellement que quelqu’un de déjà très atteint peut guérir grâce à la pensée créatrice, en s’ancrant dans le présent, en exprimant ses émotions?
Oui, je le crois. On peut toujours revenir en arrière. Je sais qu’il y a des sceptiques qui me diront que je vends de l’espoir alors qu’il n’y en a plus. Cette phrase à elle seule est terrible. Il y a toujours de l’espoir.

- Vous estimez que l’aptitude à rebondir dans la vie est une démarche très différente de la résilience. Pourquoi?
La résilience est l’adaptation de certaines personnes à leur milieu. Tout le monde n’en fait pas preuve. C’est une façon de réagir par rapport à la société, elle fait appel aux faculté d’adaptation et à ce que la société peut offrir.
L’aptitude à rebondir est le phénomène inverse. Chaque personne peut y arriver, et c’est en elle qu’elle va trouver les moyens de le faire.

Propos recueillis par Martine Bernier

- « Rebondir! Une approche créative pour surmonter les obstacles », Docteur Daniel Dufour Les Editions de l’Homme
- Le docteur Dufour donnera une conférence au MEDNAT, à Lausanne, le samedi 27 mars 2010 à 13h30
- Site Internet:http://www.oge.biz/fr/index.php

( 8 mars, 2010 )

Barnabé: une histoire de famille

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Tout le monde ou presque connaît, en Suisse romande, le fameux Théâtre de Barnabé, à Servion, où de nombreux artistes devenus célèbres ont fait leurs premières armes. On en aime le clinquant, la fraîcheur et l’ambiance, mais, derrière cette atmosphère se cache une histoire de famille et la passion d’un homme, Jean-Claude Pasche, alias Barnabé. Meneur de Revue, amoureux d’opéra, il a voué sa vie au spectacle…

- Les bâtiments où est née l’histoire du Théâtre ne datent pas d’hier, et l’histoire de votre famille y est liée depuis fort longtemps...
D’après les premiers papiers, les premiers bâtiments datent de 1740. C’était l’ancienne auberge communale de Servion. Et les dépendances ont été construites vers 1840. Mon arrière-grand-père a acheté en 1865 dans le but d’y installer un restaurant doublé d’une exploitation agricole. Ce qu’il a fait.

- Avez-vous bien connu cette époque où les bâtiments de la famille n’avaient pas la même vocation que celle d’aujourd’hui?
Oui! J’ai travaillé jusqu’au début des année 1960 avec mon père sur l’exploitation agricole qui comptait quarante têtes de bétail. Vers 1963, les travaux pour la réfection de la route ont commencé, et l’exploitation a ensuité été arrêtée et déplacée plus loin. Les locaux de l’autre côté de la route ont été transformés. Le restaurant a été agrandi et doté de chambres pour pouvoir recoir la clientèle citadine qui découvrait la région.

- A l’époque déjà les lieux disposaient d’une salle de spectacle.
Tout à fait. Mon grand-père avait fait construire une première salle en 1920. Elle a servi à la commune, pour les soirées des sociétés locales. Et puis elle était l’une des étapes de la fameuse tournée du Père Chappi. Il passait dans les villages et diffusait les films de l’époque. La salle du grand-père a été rouverte en 1965.
- Quand le théâtre a-t-il commencé à accueillir un public plus large?
En mai 1965, nous avons décidé de fêter le centième anniversaire de l’acquisition des locaux par une fête qui a eu pas mal de succès. Nous avons renouvelé l’expérience l’année suivante avec la Fête du Printemps.

- Mais le déclencheur a été votre rencontre avec Jacques Béranger?
Oui. C’était l’ancien directeur du Théâtre municipal de Lausanne. Et il s’ennuyait un peu de sa Revue, qu’il avait reprise en 1936, et qui était devenue le grand événement culturelle de Suisse Romande. Elle avait un succès fou, était jouée cent fois. En 1967, il a installé sa Revue à Servion, et c’est là que l’aventure a réllement commencé.

- Est-il exact qu’à l’époque, votre théâtre est devenu le tremplin de beaucoup d’artistes devenus célèbres par la suite?
Absolument. Bernard Haller, Marie-Thérèse Porchet, pour ne citer qu’eux, ont fait leurs premières armes chez nous, comme beaucoup d’autres comédiens.

- Quand a été construit le théâtre tel qu’on le connaît aujourd’hui ?
La décision de le construire a été prise en 1977. J’en ai parlé à mon père, et nous sommes partis ensemble exposer le projet aux banquiers. Pendant les trois ans qu’ont duré les travaux, nous sommes partis avec la Revue sur les route de Suisse Romande. En 1980, nous avons inauguré le nouveau théâtre de 500 places… Ca a été un bonheur absolu, nous avons vécu dix années d’euphorie.

- Mais en 1994, c’est l’incendie…

Nous étions en réparation. Un ouvrier chargé de changer une vanne ne l’avait pas fait. Quand le feu s’est déclenché, sur la scène, il n’y avait pas une goutte d’eau dans la maison. Il y a eu pour trois millions de dégâts. Toute la tour de scène était inutilisable. Ca a été un coup dur…

- Vous avez reconstruit, et aujourd’hui, contre vents et marées, le Théâtre de Barnabé, devenu une véritable institution par-delà les frontières du canton, propose un programme toujours plus riche...
Avec Emmanuel Samatini, le nouveau directeur artistique, nous nous efforçons de proposer un programme varié et de qualité. Avec quelques dates importantes à l’horizon: en 2014 nous fêterons la 50e saison, en 2015 les 50 ans de l’aventure et en 2016 la 50e Revue.

Propos recueillis par Martine Bernier

Théâtre Barnabé, Route Cantonale 1077 Servion
Tél: +41 21 903 0 90

http://www.barnabe.ch/

( 16 janvier, 2010 )

Jean-Pierre Coffe: Du coeur et de la convivialité

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Il est rare que je souhaite rencontrer deux fois la même personnalité.
Jean-Pierre Coffe a tant à dire, tant à partager, qu’il fait exception à la règle.
Son actualité est toujours aussi riche et trépidante, mais il prend le temps de se poser, de partager un repas, de partager une conversation intime et de reprendre le fil d’une interview en s’amusant des questions posées lorsqu’elles entrent dans sa sphère privée, sans esquiver celles qui le dérangent. L’image que le public connaît de lui ne correspond qu’à une infime partie de sa personnalité. Généreux et fin, c’est un homme sensible, cultivé, pour lequel la convivialité n’est pas un vain mot… Rencontre à Paris, au Café Le Nôtre, autour d’un repas, pour un moment très particulier.

- La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, vous m’aviez notamment parlé de ce que vous aviez fait, voici quelques années, pour les personnes âgées isolées et dépourvues de moyens financiers suffisants pour pouvoir partir en vacances. Vous aviez, à l’époque, créé une association qui permettait de les envoyer en vacances à travers la France et, parfois, à l’étranger, chez des personnes qui les accueillaient chez elles. Privé de subventions, vous aviez fini par financer le tout de vos propres deniers avant de devoir abandonner, la mort dans l’âme…
Oui… c’est très amusant que vous reveniez sur ce sujet, parce qu’il est question que ce soit repris. C’est en projet. On m’a demandé de réorganiser la même chose en France. Et cette fois, l’initiative serait supportée par un Groupe d’assurance. J’ai rencontré les responsables par hasard, et ils m’ont demandé comment l’on pourrait parler d’eux. Je leur ai dit que j’avais une idée, que ce serait formidable si l’on remettait ce projet en route. Comme il faut un assureur, ce pourrait être eux. Il n’y a pas grand-chose à payer puisque ce sont les gens qui invitent qui paient les frais.
Le problème en France, et je pense que c’est pareil un peu partout dans le monde… le Français est égoïste. C’est très lié à la façon de manipuler la générosité. On sort son portefeuille, on pose 20 euros ou 20 francs sur la table et l’on est libéré de sa culpabilité. C’est la même chose si vous voulez parrainer quelqu’un. Vous payez et vous ne vous en occupez plus. Cela ne viendrait pas à l’idée de se dire: « Je paie tous les ans pour le même petit Ghanéen, et je ne le verrai jamais, je ne vais pas le recevoir chez moi, il n’y aura pas d’échange… »
Je suis contre cette façon de faire.
A l’origine, en France, on quêtait sur la voie publique pour les veuves de guerre, les personnes âgées, les paralytiques… On donnait un peu d’argent et l’on recevait une épingle avec un bout de papier que vous épingliez à votre poche. C’était valorisant.
Donc, quand on m’avait posé le problème des vacances pour les personnes esseulées, je ne voulais pas d’une opération pleine d’argent. L’idée était: arrêtons de quêter et de se donner bonne conscience parce que l’on donne de l’argent et rien d’autre. Donnons réellement de notre personne. Ouvrons notre maison, partageons. Partageons la table, les joies, les fêtes, le temps, et en échange de cela, rendons service. Que les deux donnent. L’un reçoit chez la personne, en échange de quoi l’invité va parler aux enfants, leur apprendre ce qu’est la communication, leur apprendre ce qu’est la cuisine, recoudre un bouton. Elle fera ce qu’une grand-mère ferait. Il ne s’agit pas de travailler, d’être transformée en femme de ménage, non. D’ailleurs, à l’époque, à la moindre plainte de ce genre, nous intervenions. Simplement, la personne ne sera pas à charge, elle sera utile, en étant intégrée à la famille.

- Vous soutenez également l’opération « Je Déj’, je donne ». De quoi s’agit-il?
Cela fait partie de mon combat pour la lutte contre la faim dans le monde. Le projet va évoluer, puisqu’il a eu lieu au moment de Noël. L’association contre la faim dans le monde cherchait une personnalité qui accepterait d’expliquer qu’ils avaient passé un accord avec l’organisation des chèques restaurant. Quand on payait avec un chèque restaurant, une partie de cette somme était redistribuée pour la faim dans le monde. Mon équipe de TV a accepté gratuitement de tourner, Drucker a accepté que l’on montre la bande. On a tourné chez moi à la campagne etc, pour diffuser une information.

- Depuis quelque temps, vous intervenez sur une nouvelle collection: « Ce que nous devons savoir sur… ». Pouvez-vous en dire quelques mots?
Je suis directeur de cette collection. Je fais la préface, et je choisis les sujets. Chaque livre est réalisé par un auteur différent, et conçu selon le même canevas, avec une partie historique, une partie de communication, une partie d’explications techniques, des recettes, etc. Nous en avons en préparation des volumes sur le fromage, le yaourt, le poisson, par exemple. Je travaille beaucoup sur les yaourts en ce moment car je voudrais que l’on puisse en faire sans épaississant, sans colorant et sans arômes.

- Etes-vous vous-même en préparation d’un nouvel ouvrage?
Oui. A la fin du printemps sortira « Recevoir ses amis à petits prix »… Avec des idées de repas, mais aussi de vins bons et peu chers

- Pourriez-vous avoir un jour l’envie d’écrire un livre sur les régimes?
Jamais! J’ai fait un régime quand j’étais jeune parce que je pesais 130 kilos. Et j’ai perdu tous mes cheveux en 48 heures! Alors les régimes… Il est nettement plus intelligent de parler de bonne hygiène de vie. Mais je n’ai pas le temps d’écrire sur ce sujet: j’ai signé pour des ouvrages jusqu’en 2014!

- Vous collaborez avec Leader Price. Pour eux, vous testez et validez des produits alimentaires, visitez des usines. Votre image apporte une crédibilité nouvelle à la marque. Pourtant, vous avez été attaqué plusieurs fois sur votre démarche, et particulièrement par Perico Leggas qui vous a mis en cause à propos de raviolis dont la viande n’est en fait que de la farce composée de cartilage etc. Comment réagissez-vous à ces attaques?
Je me défends en principe face à des interlocuteurs qui sont de bonne foi, qui ont des arguments sérieux. Ce qui n’est pas le cas ici. Cet homme, qui a été mon employé pendant trois ans, m’attaque sur un produit qui date de 2001 et qui a été retiré de la vente en 2002! S’il avait mon estime, je me défendrais, mais pas là. Ce sont des attaques personnelles, je ne m’abaisserai plus à lui répondre, j’ai déjà rectifié la vérité à la télévision, à la radio, dans la presse. Si vous saviez le travail que j’effectue pour cette campagne… J’effectue deux visites d’usine par semaine pour vérifier la qualité des produits. Je suis suffisamment orgueilleux et fier de ce que je fais pour Leader Price pour ne pas m’arrêter à cela.

- J’aimerais que nous imaginions ensemble un questionnaire de Proust de la gastronomie. Pour un repas idéal, quelle serait votre entrée préférée?
Des asperges avec une sauce hollandaise.

- Votre plat principal?
Une blanquette de veau.

- Trois fromages?
Tout dépendra de la saison. En été, un assortiment de chèvres. En automne, un camembert. Et en hiver, un munster, un très vieux roquefort et un vrai gruyère de Gruyère. Au printemps, les fromages ne sont pas faits. Il faut donc prendre des fromages d’hiver.

- Votre dessert?
Si je prends une entrée, un plat et des fromages, je n’en mange pas. Sinon, j’aime beaucoup les desserts dans la grande tradition de la pâtisserie française: les babas au rhum, les Paris-Brest, les mille-feuilles. Je fais aussi une charlotte aux pommes, uniquement avec des pommes, qui est le dessert que je sers lorsque j’ai du monde.

- Le produit dont vous ne pourriez pas vous passer?
L’œuf!

- Celui que vous ne supportez pas?
Le surimi

- Votre épice?
Le curcumin

- Le légume?
L’asperge, parce que c’est réellement un légume de saison, et la pomme de terre.

- Le fruit?
J’adore la pêche.

- La friandise?
Pour moi, le chocolat à la pistache est irrésistible. Surtout s’il vient d’un petit magasin de Lausanne, dans une rue qui descend, où ils vendent un chocolat extraordinaire.

- Votre boisson?
J’aime beaucoup le vin blanc. Je choisirais un Chenin.

- Votre péché mignon?
Le petit-déjeuner, quand j’ai le temps. Je le prends vers 11 heures, et cela me tient jusqu’au soir. Cela peut être avec du saumon fumé, un œuf à la coque, du caviar, des confitures, des toasts, des salades de fruits frais…

- Qu’avez-vous toujours dans votre frigo?

De la graisse de canard et du saindoux

- Et dans vos placards?
Du thon, du maquereau en boîte et des sardines. J’adore ça!

- Quel aliment ne mangerez-vous jamais?
De la cervelle de singe décalloté vivant. C’était le repas des empereurs Manchus. J’ai mangé de la chauve-souris, du boa, des tas de choses. Mais ça, je n’ai pas pu…

- Quels convives, d’hier ou d’aujourd’hui, aimeriez-vous réunir autour d’une table idéale?
Voyons… Miou-miou et Jean Teulé, parce que ce sont des amis, Jussieux, Vincent de la Chapelle, créateur de la cuisine moderne sous Louis XV, Tayllerand et Jean de la Quintinie, jardinier de Louis XIV. Il faudra que j’aille voir si c’est possible, en arrivant au Paradis!

Martine Bernier

( 22 novembre, 2009 )

Michel Boujenah: Le Coeur en Provence

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Dans l’appartement qu’il occupe avec sa famille à Paris, Michel Boujenah semble de passage. Son véritable « chez lui » se trouve à St Paul-de-Vence, loin du bruit de la ville. Entre ses films, ses spectacles et ses responsabilités de directeur du Festival de Ramatuelle, cet homme hypersensible promène sur le monde un regard un peu mélancolique doublé d’un humour à fleur de peau.

« Je vous offre un café? » La fatigue du décalage horaire a beau l’écraser, Michel Boujenah reste un homme du sud. Le sens de l’hospitalité fait partie de lui au même titre que le naturel et la chaleur humaine. Revenu l’avant-veille de Montréal, fêté par ses pairs pour ses 30 ans de carrière, il jette à son appartement un regard de survivant en lançant: « Vous vous rendez compte… hier, il y avait dix enfants ici pour une fête d’anniversaire! » Tout le charme de l’humoriste est dans ce regard à la fois amusé et vaguement perplexe. Son amour pour ses enfants, âgés de 8 et 10 ans, transparaît au détour de ses phrases. Tout comme ce goût des autres qu’il a utilisé pour créer les personnages attachants de ses spectacles. Ceux-ci sont épicés comme le sont ses souvenirs d’enfance, dont les racines sont plantées à Tunis où il a vécu ses premières années au bord de la mer. « Mes premiers souvenirs sont liés à l’odeur de la peinture bleue qu’il fallait souvent utiliser pour repeindre les volets et les portes abîmés par l’air marin. Les pigments de la peinture avaient un parfum particulier que j’adore. J’aimais aussi beaucoup celui de l’iode, les soirs d’été quand la mer remonte. Et puis, il y avait le jasmin, partout… J’en ai planté dix dans mon jardin, dans le sud de la France, en sachant parfaitement que tous ne survivraient pas. J’ai pu en sauver quatre, qui embaument.  »

Parfums d’enfance

De son enfance en Tunisie, le comédien parle avec une chaleur teintée de nostalgie. Il raconte comment, le matin, il partait chercher les beignets fraîchement cuits dans l’huile pour les ramener à son père avant qu’il ne parte au travail. Il parle de la douceur de vivre, puis du déchirement ressenti, alors qu’il avait 11 ans, lorsque, avec sa famille, il immigre en France. « Quand je vois ce qui se passe en Afrique, j’ai honte de dire que j’ai été malheureux en arrivant à Paris. Mais il n’y a pas de hiérarchie dans la douleur. Nous vivions à six dans deux pièces, mais, au moins, nous n’étions pas à la rue. J’étais en révolte totale contre cette situation. J’ai connu le racisme: j’étais un arabe de confession juive. J’ai beaucoup souffert, mais j’ai revendiqué mes racines, et cela m’a porté tout au long de ma carrière. »

Un havre en Provence

Aussitôt qu’il le peut, Michel Boujenah s’échappe avec les siens, vers sa maison de St-Paul-de -Vence, sur la Côte d’Azur. Il avoue ne pas aimer les villes, ne se sentir bien que dans la campagne, près de la mer « y compris la Manche, pourvu que ce soit la mer! ». Dès qu’il débarque dans sa maison de Provence, il retrouve un univers de liberté, pratique l’art de la sieste et… file à la pêche! Mais pas n’importe quelle pêche… « Je pratique la pêche en mer, avec mes copains. Ma spécialité, c’est la dorade. D’ailleurs, ma fille en a dessiné une que j’ai mise sous verre. Cette pêche, c’est une école de la patience. Nous partons de nuit, vers 18 ou 19 heures, nous posons nos lignes et nous attendons souvent très longtemps. Nous mangeons sur le bateau, nous discutons… Puis, quand il y a une touche, il faut être adroit. Le poisson peut se débattre, il faut le ramener tout en douceur. Je ne pêche que ce que je mange, et je remets toujours le reste à l’eau. »
Lorsqu’il parle de son jardin en Provence, Michel Boujenah a des étoiles dans les yeux. De ce terrain de 6000 m2, il cultive la moitié et laisse l’autre en paix. L’artiste voue une véritable passion aux arbres. En arrivant, le jardin ne contenait qu’un olivier et un figuier couché. Ils ont été rejoints par beaucoup d’autres, tous plantés de ses mains, sous le soleil du sud qui lui est si cher. Comme il le précise en souriant, si à Paris, il écrit, réalise ses films, monte ses spectacles, joue… à St Paul-de -Vence, il vit, tout simplement.

Nourriture sacrée

« La cuisine est pour moi la pièce maîtresse de la maison. La mienne est décorée avec les tableaux de mes enfants. Elle a une âme. Je fais très attention à ce que j’avale, mais j’adore bien manger et cuisiner. La nourriture, pour moi, c’est sacré. Par exemple, je déteste que l’on jette le pain. Chez moi, on l’embrassait avant de le manger. La nourriture tunisienne est composée de beaucoup de grillades, de salades, de couscous. Mais j’adore aussi la cuisine japonaise, chinoise, italienne, la fondue au fromage et… la raclette! »
Martine Bernier(printemps 2008)

( 22 novembre, 2009 )

Michel Boujenah: Toute la chaleur du Sud

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Il a le regard bleu comme les eaux de la Méditerranée qu’il aime tant. Mais, surtout, il a cette sensibilité à fleur de peau qui fait de lui un écorché vif, atteint par les douleurs du monde. Rencontre avec un homme déraciné dont l’humour tendre et décapant, cohabite avec des failles et des douleurs avec lesquelles il apprend à vivre jour après jour. Un bel humain qu’il est difficile de regarder autrement qu’avec tendresse.

- Vos premiers souvenirs d’enfant, vous les avez à Tunis, où vous êtes né…
Oui, je me souviens du parfum du jasmin, de l’odeur de la peinture bleue utilisée pour repeindre les volets et les portes. Il fallait les repeindre souvent, au bord de la mer… Je me souviens aussi des beignets que j’allais chercher, le matin, avant que mon père ne parte travailler. Il était médecin et je ne le voyais que rarement.
- Enfant, vous avez été très malade…
J’avais une décalcification des deux épaules. J’ai dû me faire opérer plusieurs fois. J’étais réellement malade, mais je pense que quelque chose en moi s’arrangeait de cette maladie qui me permettait d’attirer sur moi l’intérêt de mon père.
- Comment avez-vous vécu votre arrivée en France, lorsque vous aviez 11 ans?
Très mal. Quand je vois ce qui se passe en Afrique, j’ai honte de le dire: après tout, nous n’étions pas à la rue. Mais il n’y a pas de hiérarchie dans la douleur. J’étais déraciné. Avec ma famille, nous nous retrouvions à vivre à six dans un appartement de deux pièces. J’étais très triste, en révolte totale contre tout cela. Comme j’étais Arabe de confession juive, ce n’était pas facile. J’ai connu le racisme, j’en ai beaucoup souffert.
- Quand les choses ont-elles commencé à s’améliorer?
Au bout de deux ans, j’ai eu un professeur de math qui portait presque le même nom que moi. Il était gentil avec moi, et je me suis senti un peu mieux. Mais je continuais à dire “eux” lorsque je parlais des Français… Je ne me sentais pas chez moi, pas intégré.
- Puis est venu le temps où vous avez revendiqué vos racines…
Oui. J’ai commencé à faire du théâtre. Vers 24 ans, j’ai décidé d’assumer ce que j’étais, et j’ai fait vivre des personnages à travers mes propres spectacles. Je me suis senti beaucoup mieux!
- Depuis trente ans, le public vous suit. Quelle relation avez-vous avec lui?
Mon rôle est de faire rire. Je vis dans le présent de la représentation avec les personnes venues me voir, et je donne beaucoup d’amour, de tendresse. Mais j’en reçois aussi énormémement. Les applaudissements, à la fin d’un spectacle, c’est toujours un moment profondément émouvant.
- Quel a été votre plus beau souvenir professionnel?
Le jour où j’ai joué la première représentation de mon premier spectacle “Albert”, en Tunisie. Et la dernière, à l’Olympia de mon autre spectacle, “Les Magnifiques”. Dans les deux cas, c’étaient des moments très forts…
- Avez-vous un regret?
Oui.. mais vous n’allez pas me croire! Je regrette de ne pas avoir été plus loin dans la pratique du tennis. J’étais très bon, mais mes problèmes de santé m’ont empêché de poursuivre. Je regrette aussi de ne pas avoir été pédopsychiatre. Et, surtout, je regrette le temps qui passe… J’aimerais que les journées comptent au minimum 92 heures!
- Vous avez un appartement à Paris, vous retournez souvent en Tunisie où vous êtes chez vous, mais, en France, votre coin de paradis se trouve à St Paul-de-Vence.
Je déteste Paris, les villes en général. J’ai besoin du calme de la campagne, j’adore la mer. Même la Manche, tiens, pourvu que ce soit la mer!
Le sud de la France me fait un bien fou. Je m’y sens beaucoup plus libre. Je retrouve mes marques: j’y fais la sieste, je vais pêcher en mer avec mes amis. Notez que je ne pêche que ce que je mange: le reste, je le remets à l’eau! J’aime ces heures passées entre copains, j’aime ma cuisine, là-bas. C’est la pièce maîtresse de la maison, elle a une âme, décorée avec les tableaux de mes enfants. Nous y passons tout notre temps. J’aime les arbres. Quand je suis arrivé là-bas, il n’y avait qu’un olivier et un figuier couché. J’ai planté tout le reste. Y compris le jasmin, pour retrouver le parfum de l’enfance.
- Vous préparez en ce moment un nouveau spectacle: “Enfin libre”. De quoi parlera-t-il?
Au bout de trente ans de carrière, j’ai aujourd’hui la liberté de faire ce que je veux. La liberté est une expression luxueuse… Ce spectacle parle des choses qui me préoccupent en ce moment, de la difficulté d’être soi-même. Il parle beaucoup d’amour, de la déchéance, de la pauvreté. Je crois que l’on peut être soi-même tout en regardant le monde, en s’y intéressant.

Propos recueillis par
Martine Bernier (printemps 2008)

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