( 9 juin, 2011 )

Christian Vessaz: « La Terre nous est prêtée »

La Bourgeoisie de Morat, dans le Vully, ne peut que se féliciter d’avoir fait confiance à Christian Vessaz, en lui confiant son domaine viticole en 2002. Depuis, la réputation de leurs vins ne cesse de croître grâce au talent et au travail de ce jeune ingénieur œnologue reconnu par l’ensemble de la profession.

Lorsque vous demandez à Christian Vessaz s’il aimerait posséder un jour son propre domaine, il répond: « Je crois que la propriété ne rend pas forcément heureux… Il y a des choses plus importantes que d’avoir son nom sur une étiquette. »
Né dans le Vully (FR), auquel il est très attaché, le jeune responsable du Domaine de la Bourgeoisie de Morat a pris goût au travail de la vigne au sein de sa famille qui cultive la terre de la région depuis 1536! La propriété familiale ne permet pas d’en vivre, mais c’est pourtant là que la passion se développe. Avec un premier signe qui ne trompe pas: vers 1990, fort des économies récoltées lors des vendanges, Christian s’offre une bouteille du prestigieux Château Yquem, qu’il propose à ses invités quelques années plus tard, le jour de son mariage.
Dans un premier temps, percussionniste classique, le jeune homme envisage de faire carrière dans la musique. C’est finalement la voie de la vigne qu’il va suivre en suivant des études d’ingénieur œnologue à Changins. L’aspect théorique très pointu de l’enseignement lui apporte un solide bagage auquel vient s’ajouter sa sensibilité personnelle perceptible aujourd’hui au détour de chacun de ses vins.

Retour aux sources

En 2002, lorsqu’il sort de l’Ecole d’ingénieurs de Changins, le nouvel œnologue s’apprête à s’envoler pour la Nouvelle-Zélande où l’attend une place de travail. Mais au même moment, la Bourgeoisie de Morat publie une annonce afin de trouver un nouveau responsable pour s’occuper de son domaine viticole. Pour Christian Vessaz, l’opportunité est inespérée. « Je viens du Vully, je suis proche de cette terre, explique-t-il. Il n’y a qu’une seule place telle que celle-ci dans la région, les autres domaines sont gérés par des familles. J’ai été le seul à postuler. J’avais 24 ans. Et j’ai eu de la chance: mes nouveaux employeurs m’ont fait confiance. »
Engagé à une période où les grands volumes de chasselas produits alors ne trouvent plus de marché, le nouveau responsable du Crû de l’Hôpital retrousse ses manches et se met au travail. Il souhaite travailler dans le respect de ce qu’ont réalisé ceux qui l’ont précédé, tout en adaptant la culture à l’époque, en y ajoutant sa griffe personnelle. Il modifie l’encépagement, affine le travail en cave. Son credo: travailler dans le respect du fruit, comme le fait naturellement cette terre sablonneuse du Vully. Il partage ses expériences avec ses collègues, mise sur la communication, la constance dans le travail. Les résultats ne se font pas attendre. Ses vins élégants retiennent rapidement l’attention des professionnels comme du public. Sa réputation se construit, à tel point qu’il devient le plus jeune vigneron à faire partie de l’association « La Mémoire des Vins Suisses » réunissant les plus grands noms de la profession.

Heureux dans son métier comme dans sa vie personnelle, ce jeune papa vise dans sa profession une qualité toujours supérieure des produits et une approche toujours plus professionnelle de la vigne qu’il cultive déjà partiellement en biodynamie. Son métier, il l’aime et en parle avec finesse: « C’est la nature qui fait le vin. Même s’il y a des opérations qu’il faut faire, je ne fais que l’accompagner dans son développement. C’est un métier magnifique. Avec la vigne, on arrive à donner un petit supplément d’âme à la terre… »

Martine Bernier

Le Domaine, c’est:
- Surface exploitée: 9 hectares dont 7 en propriété et 3 2 en location.
- Cépages: par ordre d’importance: chasselas, pinot noir, traminer, pinot gris, gamaret, chardonay, et quelques curiosités.
- Encavage: 70 000 bouteilles
- Spécialités: le traminer, le pinot gris, le chardonnay et le viognier.

Le vin qu’il choisit…

Le Traminer 2009.
« Il s’agit du vin vedette de la cave. En 1983, il a été champion du monde à Ljubljana, en Slovénie. Aujourd’hui notre vin est différent, mais ressemble encore au champion. C’est toujours un vin blanc sec, très aromatique, mais les personnes ont changé. Certains détails de la vinification ont été modifiée au fil du temps. Ce n’est pas un « vin de soif », il n’est pas très vendu pour cette raison. Il est puissant, complexe, ne se boit pas facilement en apéritif. Il accompagne très bien des plats asiatiques pas trop relevés. Il reste une spécialité que j’aime beaucoup. »

Adresse
Christian Vessaz
Crû de l’Hôpital, Domaine de la Bourgeoisie de Morat
Route du Lac 200, 1787 Môtier – Vully
Tél/ 026 673 19 10
Email: info@cru-hopital.ch

( 17 mai, 2011 )

Claudy Clavien: La quête de l’inaccessible vin

La cave des Champs, à deux pas de Sierre, Claudy Clavien l’a créée voici plus de vingt ans. Devenu un vigneron réputé, il continue à suivre son chemin, mettant en avant les vins qu’il affectionne et en s’efforçant de les rendre toujours meilleurs.

Dans la Cave des Champs de Claudy Clavien, à Miège (VS), se trouve la statuette en bois d’un petit bonhomme tentant sans succès de toucher le vin se trouvant dans un verre trois fois plus grand que lui. Le maître des lieux y tient beaucoup et y associe une phrase: « Le vin est tellement grand que l’Homme n’arrive pas à l’atteindre. » Ces quelques mots résument à eux seuls la démarche de ce chaleureux vigneron valaisan: une recherche constante de la qualité.

De père en fils

« Mon père était vigneron, explique-t-il. Lorsque j’ai suivi l’école d’agriculture de Chateauneuf, j’ai choisi la filière « vigne ». L’idée de la création d’un produit, de son accompagnement depuis la plantation de la vigne jusqu’à la vente du vin me séduisait. Comme mon père livrait jusque-là son raisin en coopérative sans vinifier, nous avons pu travailler côte à côte, sans l’ombre d’un conflit.  »
Des stages chez Madeleine Gay, chez Maurice Zufferey et à l’école d’ingénieurs de Changins lui permettent d’affiner ses goûts et d’améliorer ses méthodes de travail.
En 1989, il produit son premier millésime, à l’âge de 23 ans. Depuis, ceux-ci se sont enchaînés, souvent couronnés par des prix prestigieux, comme le Label Nobilis. Il en parle sans ostentation, expliquant qu’il a eu la chance d’avoir quelques « coups de pouce » au bon moment. Et qu’il fait partie de la génération de vignerons arrivés dans la profession lorsque celle-ci a privilégié la qualité à la grande production.

Vigne sur sol sec

Les vignes de Claudy Clavien se trouvent sur le territoire le plus sec de Suisse. L’un des défis consiste donc à transformer un raisin naturellement riche en sucre en un vin ne manquant pas d’acidité. Un domaine qui le passionne, lui qui s’intéresse particulièrement à la richesse des sols et à l’utilité de l’enherbement de la vigne..
Ici, le travail se fait en famille. Claudy se partage entre la vigne et la cave, Joëlle, son l’épouse, se charge de la réception et de la comptabilité, tandis que sa sœur, Marie-Pierre, se consacre à la vigne. Six ouvriers à temps partiel les secondent dans leur tâche.

Ami de Jacques Perrin et Patrick Regamey, deux personnalités bien connues dans le monde du vin, Claudy les accompagne pour découvrir le travail de ses confrères hors des frontières du canton et du pays. Cette ouverture d’esprit qu’il va acquérir au cours de ces déplacements, et son attirance pour les grands vins de Bourgogne vont encore enrichir sa perception du vin. C’est ainsi qu’il continue à déguster les vins des autres tout en apportant un soin particulier à chacun de ses nectars.
Dans sa cave, une partie d’entre eux sont élevés en cuves, l’autre en fûts de chêne. Ils portent des noms poétiques à souhait: Eclats d’âme, Quintessence d’automne, Encre de la terre ou Carmin des pierres, signant des vins désormais aussi réputés que la gentillesse de celui qui les crée.

Martine Bernier

( 28 novembre, 2010 )

Robert Taramarcaz: le vin au pied des Muses…

Chaque bon vigneron est un artiste et un travail acharné. C’est le cas de Robert Taramarcaz, véritable poète et homme de théâtre dont les vins de son Domaine des Muses, en Valais, collectionnent les honneurs et les prix.

Si sa cave se trouve à Sierre (VS), c’est à Granges que Robert Taramarcaz reçoit ses hôtes, dans un lieu bucolique, au pied des deux collines de « Pintset » sur lesquelles sont plantées les vignes du domaine familial. Ce Domaine des Muses, ce sont ses parents, Nicole et Louis, qui l’ont fondé en 1992. Dix ans plus tard, Robert les rejoint. Lui qui, après avoir obtenu une maturité fédérale économique, comptait suivre des études de Droit a finalement pris l’option de s’orienter vers le monde du vin. « Ce qui n’a pas été facile pour moi en raison du côté très scientifique des études. J’avais plutôt envie d’opter pour un métier artistique! Il a fallu que je m’accroche. », avoue-t-il. Il décroche son diplôme d’ingénieur œnologue, est diplômé de l’Institut Universitaire de la Vigne et du Vin de Dijon, en Bourgogne, et effectue des stages notamment en Suisse et en Nouvelle-Zélande.

La poésie dans le vignoble

Bardé de diplômes et riche de l’expérience acquise, Robert Taramarcaz pourrait se contenter d’être un vigneron doué, pointu et attentif. Ce serait compter sans la dimension artistique de sa personnalité. Avec son regard doux et sa voix posée, cet homme à la sensibilité à fleur de peau est un grand amoureux des Arts. Depuis que ses parents ont fondé le domaine des Muses, il rêve de ces déesses mythologiques et imagine tout ce qui pourrait naître autour d’elles.
Outre la qualité reconnue de ses vins très primés, c’est là que réside la particularité du jeune vigneron. Les vins qu’il a créés autour de ces muses, il les a voulus aussi proches que possible de la personnalité de chacune, telle qu’il les imagine. Passionné de théâtre, il a lancé une tradition novatrice: proposer des spectacles-dégustation au cours desquels les vins sont présentés comme de véritables personnages.
Filles de Zeus et de Mnémosyne, les neuf Muses de la Grèce Antique se voient rendre hommage à travers des vins de haute tenue et un Festival qui leurs sont dédiés. Euterpe, Polymnie et Terpsichore, respectivement muses de la musique, de la poésie lyrique et de la danse, prennent les traits de comédiennes, danseuses et musiciennes professionnelles pour un spectacle poétique annuel, dédié aux Arts et au vin.

Mariage réussi et projet en cour
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Membre de l’Association Vitival, Robert Taramarcaz est attentif à l’environnement naturel de sa vigne, au terroir, La rigueur et la finesse de sa vinification unies au côté artistique de sa démarche, toujours soutenus par ses parents qui continuent à travailler sur place, font du domaine un lieu particulier, harmonieux. Créatif à souhait, l’œnologue imagine un vin et un spectacle autour de l’un de ses personnages fétiches: Cyrano de Bergerac.
Ici, le vin est raffiné et les hommes heureux.

Martine Bernier

Le Domaine, c’est:
- Surface exploitée: 9,5 hectares dont 5 en propriété et 4,5 en location.
- Cépages: une quinzaine de cépages avec un accent particulier sur les cépages valaisans, dont la Petite Arvine.
- Encavage: environ 75 000 bouteilles
- Spécialité: la ligne des Muses (Séduction), créée à base d’assemblage d’humagne et d’arvine que personne n’avait tenté jusqu’alors.

Le vin qu’il a choisi: l’Humagne Rouge 2009
Coup de cœur du Guide Hachette 2011, ce vin a une histoire. Robert Taramarcaz, en revenant en Valais après ses études et ses voyages, trouvait l’humagne un peu rude. En 2003, année de grande canicule, les vendanges ont été faites en août. Et il a réalisé une très belle humagne qui lui a donné l’envie d’approfondir le sujet. Avec une maîtrise sévère des rendements et un ensoleillement adéquat, ce cépage révèle des arômes de baies sauvages, rares dans un vin rouge. Sa version 2009 est, en bouche, très veloutée. Les tanins, présents mais civilisés, soulignent la puissance du vin qui reste frais sans lourdeurs alcooliques. Un vrai vin de caractère et de terrain, authentique au Valais.


Coordonnées:

Domaine des Muses,
Robert Taramarcaz, 3960 Sierre
Tél. 027 455 73 09
Fax 027 455 18 69
Email: info@domainedesmuses.ch
Site: www.domainedesmuses.ch

Cet article est sorti dans le magazine suisse Terre et Nature en octobre 2010

( 30 août, 2010 )

Jean-Pierre Pellegrin: le Robin des Vignes

Dans son domaine de Grand’Cour (GE), Jean-Pierre Pellegrin vit protégé par des murs dont certains datent du Moyen Age. C’est là qu’il crée ses vins qui séduisent les plus fins palais.

Lorsque les visiteurs pénètrent dans la cour pavée ornée de lauriers roses du domaine de Grand’Cour, ils comprennent qu’ils ne se trouvent pas dans un endroit banal. Ici, au cœur de Peissy (Satigny – GE), les lieux sont imprégnés de 600 ans d’histoire. À l’abri de ces murs, Jean-Pierre Pellegrin représente la neuvième génération de vignerons de sa famille travaillant sur la commune de Satigny. Du vignoble qu’il cultive, il dit « qu’il a une mémoire ». Cet homme discret, sensible et réfléchi a repris le flambeau des mains de son père, qui continue à le seconder dans de nombreuses tâches. « Mon père et mon grand-père n’ont jamais vinifié, mais ils avaient planté du raisin rouge qu’ils livraient à la coopérative. C’était du gamay, qui correspondait aux goûts et aux besoins de l’époque. Le contexte a évolué. Les vignerons genevois ont longtemps été complexés par rapport à leurs collèges des cantons de Vaud et du Valais. Ils pensaient ne pas pouvoir faire d’aussi bons produits qu’eux. Un énorme travail a été effectué, et nous avons tenté nous aussi de proposer des vins plus expressifs. Aujourd’hui, nous y sommes arrivés. »

Vignoble en mutation

En reprenant la succession de son père, Jean-Pierre Pellegrin s’est ouvert à la viticulture mondiale, a appris à s’adapter à la situation des lieux. En quinze ans, sur le domaine familial, il a presque entièrement changé le vignoble, pour pouvoir répondre aux goûts actuels. Un parcours rapide pour un homme qui, pourtant, aime mûrir ses décisions et prendre son temps. Mais il ne le regrette pas. Désormais, une quinzaine de cépages sont proposés à une vaste clientèle de fidèles qui, à Grand’Cour, n’apprécient pas que les vins, mais aussi ce qui les entoure.
Chacun est reçu dans ces bâtiments riches d’un passé ancestral, superbement rénovés dans le respect des lieux. Le maître des lieux répond aux questions, explique la présence, à côté des fûts traditionnels, des amphores en béton naturel, composé d’argile, de chaux, de sable et d’eau pure. L’amphore privilégie le fruit. Entre elles et les barriques, le vigneron tente de trouver un équilibre propre à chaque vin. Et y arrive, lui dont les bouteilles ont désormais une excellente réputation.

L’histoire du « P »

Parmi elles, le « P » est une cuvée d’exception, attendue par les connaisseurs. P comme Pellegrin, comme Pinot et comme le village de Peissy où se trouve le vignoble. « En 2003, la saison a été trop chaude. Nous avons vendangé une petite parcelle de pinot noir en ne gardant que les bonnes grappes que j’ai vinifiées dans cinq fûts. Cela a donné un vin formidable, que nous avons baptisé le « P ». Depuis, on ne réalise ce vin cette cuvée que lorsque tous les éléments sont réunis, comme la première année. Pour le moment, cela n’intervient que tous les deux ans. »
Humaniste dans l’âme, sans phrases grandiloquentes, Jean-Pierre Pellegrin a le goût des autres, et le prouve dans son quotidien. La quiétude qui règne dans la maison et la fidélité de ceux qui y travaillent comme de la clientèle montrent bien le bonheur qu’ont les passants à fréquenter celui que l’on surnomme le « Robin des vignes »… parce qu’il préfère se battre pour maintenir la beauté du vignoble plutôt que de sacrifier aux lois de ceux qui souhaiteraient modifier ce paysage enchanteur.

Martine Bernier

Le Domaine, c’est:
- Surface exploitée: 15 hectares dont 14 en propriété et un autre en location, le tout sur la commune de Peissy (Satigny GE).
- Cépages: une quinzaine de cépages parmi lesquels: gamay, pinot noir, gamaret, merlot, cabernet, syrah, viognier.
- Encavage: environ 50 000 bouteilles
- Spécialité: le fameux P, considéré comme l’un des fleurons de la production du domaine.

Cet article est paru en août 2010 dans l’hebdomadaire suisse « Terre et Nature »

( 4 juillet, 2010 )

Christophe Abbet: L’alchimiste de l’Ambre

A Martigny (VS) Christophe Abbet a acquis ses lettres de noblesse jusqu’à devenir l’un des grands noms du vin suisse. Chaleureux, sagace et naturel comme l’est son vin, il s’attache à conserver une dimension artisanale à sa production, dont le raisin mûrit au soleil de Fully.

On dit de lui que c’est un artiste du vin, un maître incontesté, le « Sorcier de Martigny ». Christophe Abbet est avant tout un personnage attachant et subtil. Son parcours dans le monde du vin est atypique. Contrairement à beaucoup de ses pairs, il n’a pas repris un domaine familial. « Mon père était homme de loi, explique-t-il. Il avait un peu de vigne, pour le plaisir. J’ai choisi de devenir vigneron par élimination. Je savais ce que je ne voulais pas faire. J’aimais la nature, la forêt. Finalement, j’ai suivi des études pour être technicien en viticulture et œnologie, dans l’idée de travailler ensuite pour d’autres personnes. »
Son diplôme en poche, en 1987, le jeune homme est engagé sur différents domaines valaisans. L’un de ses employeurs le paie en raisins surmaturés, qu’il commence à vinifier. Ce vin liquoreux deviendra « L »Ambre », un joyaux aujourd’hui décliné en cinq millésimes, à la réputation mythique parmi les amateurs de grands crûs. Lorsque la personne qui lui fournit son raisin doit se séparer de sa vigne, Christophe Abbet rachète l’une d’elles pour pouvoir continuer à élever son Ambre, issue d’un assemblage d’Arvine et d’Ermitage. De fil en aiguille, il rachètera et louera d’autres parcelles, toutes sur Fully, et vinifiera dans les caves antiques de Martigny Bourg où il concentre son faisceau d’activités. Depuis un an, avec sa compagne Carine, il s’est installé dans une ancienne forge et le dit en souriant: il a enfin trouvé l’endroit où il se sent heureux et où ses flacons sont présentés dans de bonnes conditions.

Poésie dans le vin

Orfèvre de la vinification, cet artiste en son genre entretient avec ses vins une relation à la fois authentique et réfléchie. Christophe Abbet ne parle jamais pour ne rien dire. Mais lorsqu’il s’exprime, ce sont des mots teintés d’une poésie dénuée de naïveté qu’il utilise pour parler de la vie et des vins. Il explique qu’il souhaite que les siens soient « accessibles et entiers », à la fois sans compromis mais simples d’accès. Des vins qui lui ressemblent.
S’il est conscient des qualités de son travail, il reste d’une humilité parfaite, presque surpris d’être reconnus par ses pairs et les plus grands connaisseurs. Pour lui, réussir un bon vin demande un grand sens de l’écoute. Ecoute de la nature, du breuvage et de son évolution, des personnes qui le goûtent. « Chaque vin est une aventure. Il a une vie autonome, mais vous y projetez votre tempérament, vos humeurs, vos expériences. Je ne prends jamais de décisions trop rapides lorsque l’un d’eux ne me semble pas évoluer dans le bon sens. Il se peut que mon impression corresponde à mon humeur du moment. Donc j’attends. Et à la dégustation suivante, je réalise souvent que j’ai eu raison de ne pas me précipiter pour intervenir. »
C’est sans doute parce que c’est un bel humain que Christophe Abbet signe d’aussi beaux breuvages.

Martine Bernier

Si vous étiez:

- Un cépage: je serais à redécouvrir… La Durize par exemple, un vieux cépage rouge de Fully qui a une maturité si difficile à obtenir qu’il a aujourd’hui pratiquement disparu, mais qui, dans des conditions optimales donnait un vin magnifique.
- Un vin: celui que l’on a envie de boire.
- Un animal: un écureuil car il fait rêver les enfants.
- Une saison: l’automne car c’est là que tout se met en place…
- Un outil: une hache pour le tranchant.

Adresse
Christophe Abbet
Vigneron Eleveur
Rue des Fontaines 16
CP 2035 Martigny

(cet article est passé le 24 juin 2010 dans l’hebdomadaire Suisse « Terre et Nature »)

( 29 juin, 2010 )

Jacques Perrin: Le gentleman oenophile

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En Suisse comme à l’étranger, Jacques Perrin est devenu en 25 ans une sommité dans le monde du vin et de la gastronomie. Négociant à la tête de Cave SA, à Gland, cet oenophile raffiné, toujours en quête de découvertes a un parcours de vie à l’image de sa personnalité: étonnamment riche. Né à Sierre (VS), il a toujours su qu’il étudierait la philosophie et la littérature: « A douze ans, avec un petit groupe d’amis, nous lisions Rimbaud, à l’internat de St Maurice. C’était un moyen de nous évader. J’ai ensuite suivi mes études. De là à imaginer que j’enseignerais pendant dix ans, ce n’était pas vraiment ma perspective. J’avais une autre passion à cette époque, la musique rock. J’aurais voulu devenir le Rimbaud des scènes! Mais j’étais sans doute trop conventionnel pour sortir du rang… »

De la philo au vin

A la fin de ses études, il devient le plus jeune professeur de philosophie du Collège Voltaire de Genève.
Tout en enseignant, il se lie d’amitié avec l’écrivain belge Benoît Peeters et entre, grâce à lui, dans l’univers de la gastronomie. « Pour gagner sa vie, il réalisait des repas pour les maisons bourgeoises de Bruxelles. J’ai vu ses livres de cuisine, recopié des recettes et, très vite, j’ai eu envie de m’intéresser au vin. J’ai acheté quelques bouteilles de Bordeaux, je me suis instruit et c’est ainsi que tout a commencé. »
Un petit stage chez le grand cuisinier Frédy Girardet manque de dérouter Jacques Perrin qui songe alors à « se lancer en cuisine comme on rentre dans un monastère ». Mais conscient de l’exigence et de la dureté du métier, et peu désireux de devoir y sacrifier ses passions pour le vin, la littérature ou la philosophie, il préfère s’abstenir.

De l’apprentissage à la reconnaissance

En 1984, avec des amis rencontrés lors d’un cours à Changins où il suit un petit cursus de négociant en vin, il décide d’ouvrir le premier bar à vin de Genève, « Le Ballon Rouge », ainsi qu’un club d’amateurs, le CAVE. Deux ans plus tard le bar ferme ses portes, mais, au fil du temps, le club se crée une réputation. « C’était difficile au départ, car je n’étais pas connu. J’ai rencontré le plus de vignerons possible, goûté un maximum de vins, consacrais toutes mes vacances au sujet en découvrant les vignobles du Languedoc, de l’Italie ou du Jura: j’étais un véritable stakhanoviste du vin! En 1987 je me suis lancé sans filet. J’ai arrêté d’enseigner pour ne plus me consacrer qu’à mon entreprise. Tout était à inventer… »
La suite est connue… Négociant et dégustateur respecté à travers le monde, créateur de cours d’œnologie, Jacques Perrin est devenu une référence internationale. Membre permanent du Grand Jury Européen, qui se veut « une alternative sur la cotation des grands vins du monde », il a reçu en 2008 le Grand Prix de la presse du vin, référence suprême dans la profession.
En 2006, cet amoureux de montagne est victime d’un grave accident lors d’une ascension. Dans un livre à la fois pudique et puissant, « Dits du Gisant » , il a écrit le récit poignant des mois qui ont suivi. L’écriture est une autre facette de son talent. Ce livre ne sera pas la dernier. Jacques Perrin fourmille de projets et de rêves dans lesquels l’écriture tient une place importante. Avec sa soif de connaissances, son élégance et ce regard d’une profondeur insondable, cet homme est de ceux qui marquent ceux qui le rencontrent.

Martine Bernier

L’entièreté de cet article est à retrouver sur le numéro de l’hebdomadaire « Terre et Nature » du 24 juin 2010

( 22 novembre, 2009 )

Nicolas Joly: Pape de la biodynamie

Vigneron militant et engagé, le français Nicolas Joly parcourt le monde pour défendre les bienfaits de la biodynamie. Considérée par la presse spécialisée comme étant un producteur exceptionnel, son grand cru « La Coulée de Serrant » figure au firmament des grands vins blancs de France. Visite dans son domaine de la Roche aux Moines.

La route est longue, pour arriver jusqu’au réputé Vignoble du Clos de la Coulée de Serrant, propriété de Nicolas Joly surnommé, à travers le monde, « le pape de la biodynamie ». Neuf bonnes heures de route séparent la Suisse de son domaine, à Savennières, près d’Angers. Mais le déplacement en vaut la peine. Malgré les sollicitations dont il fait l’objet pour donner des conférences à travers le monde, le maître des lieux accueille ses hôtes avec une chaleureuse disponibilité. D’emblée, ce passionné aborde le sujet de la biodynamie sans détours.
Il se définit lui-même comme anthroposophe, tout en précisant « Je suis lié à ce savoir qui est une formidable connaissance pour l’homme, mais je conserve un certain recul. » Cette philosophie issue de Rudolf Steiner aborde toutes les facettes de la Vie. Bien qu’il s’intéresse à chacune d’entre elles, celle qui occupe essentiellement Nicolas Joly est la biodynamie. Cette méthode de culture exclut toute utilisation d’engrais chimique, acaricide, pesticide, désherbant ou produit chimique de synthèse d’aucune sorte.
 » Lorsque les gens retournent à la biodynamie, explique-t-il, c’est parce qu’ils ont compris que la nature est quelque chose d’organisé, de compliqué. Ils excluent alors les produits chimiques que cette nature est incapable de gérer. La biodynamie nous explique qu’il existe une matrice énergétique autour de la terre. Il s’agit de reconnecter la terre à ce monde énergétique. »
Nicolas Joly est clair: il ne faut pas confondre la biologie – déjà considérée comme un progrès important à ses yeux – et la biodynamie. La seconde utilise des préparations agissant comme catalyseurs d’énergies précises. C’est de ces processus particuliers, de calcaire, de potasse ou d’autres ingrédients, que se nourrit la terre.
Son discours est fouillé, limpide, mais parfois sévère avec l’homme: « L’homme se considère comme un être important, mais ne semble pas comprendre qu’il fait partie d’un tout, assène-t-il. L’UNESCO a affirmé que la biodynamie est l’enseignement le plus adapté pour résoudre les maux de notre époque. L’explication est simple. Une personne qui a la main verte est reliée par le cœur et par la tête à ses plantes. De la même façon, il faut expliquer à l’individu qu’il fait partie de ce monde. L’intellectuel sait, mais ne comprend rien. La biodynamie demande de comprendre le monde. »
Cultiver une vigne en biodynamie ne veut pas dire forcément qu’elle donnera un vin de qualité. En revanche, il sera imprégné des arômes et des goûts typiques à son terroir. Nicolas Joly estime qu’avant d’être bon, un vin doit être vrai, authentique. Il se réfère souvent à Goethe pour expliquer « que chaque acte agricole a un impact sur les maladies de la vigne, sa santé et le goût du raisin. Raison pour laquelle il faut redécouvrir l’immense diversité des plantes qui nous entourent, leurs particularités, leurs gestes. » Le but étant de ne jamais contrarier le travail de la vigne, mais de le soutenir.
Pour le propriétaire du Clos de la Coulée du Serrant, la lutte intégrée n’est pas vraiment un progrès. « Celui qui l’a mise en place a manifesté le désir de faire mieux, analyse-t-il. Mais cela ne marque pas d’amélioration réelle puisque, au lieu d’utiliser 100% de poison, on en utilise 80%. Ce qui est déjà beaucoup trop. Je ne suis pas non plus d’accord avec certaines exigences de Déméter qui n’encouragent pas la pratique de la biodynamie sur des parcelles trop morcelées. Le danger est de pousser trop loin une idée. La biodynamie est une force pour la terre. Il faut la pratiquer le plus possible. »

En France, selon Nicolas Joly, les écoles d’agriculture sont partagées quant au regard qu’elles portent sur la biodynamie. Mais, à l’image de nombreux grands viticulteurs, beaucoup s’ouvrent de plus en plus à cette pratique, comme à la biologie. Pour donner de bonnes bases à ses préceptes, le vigneron spécialiste et quelques-uns de ses collègues ont fondé une association pour une renaissance des Appellations Contrôlées. Ses membres garantissent que leurs produits ne sont pas traités génétiquement. Une charte de qualité permet de passer, en fonction des actes accomplis, figurant dans le document, de une à trois étoiles « vertes », auxquelles vient s’adjoindre la notation habituelle que font les guides des vins. Tous les vignerons ayant adopté cette charte promettent ainsi des vins authentiques et inimitables, le rapport sol / climat ayant partout un aspect différent.

La Coulée de Serrant d’hier et d’aujourd’hui

Planté au 12e siècle par des moines Cisterciens, le vignoble de la Coulée de Serrant, aujourd’hui propriété de la famille Joly, n’a jamais eu d’autre vocation que celle de la vigne. L’ancien monastère d’époque existe toujours. Quelques centaines de mètres plus loin, également dans le périmètre de la propriété, a été construit le Château de la Roche aux Moines. Cette forteresse qui veillait sur la Loire présente en contrebas, a connu son heure de gloire en 1214, lorsque le Prince Louis, fils de Philippe Auguste, mis en déroute Jean Sans Terre, roi d’Angleterre. Au 16e siècle, sur ordre du roi, la forteresse a été démantelée lors des guerres de religion pour qu’elle ne devienne pas un bastion protestant. Aujourd’hui, les ruines sont toujours visibles et sont classées, tout comme le monastère. Des souterrains servent encore de chais à l’habitation actuelle, reconstruite deux siècles après la destruction du château. Elle est le siège actuel du prestigieux vignoble, installé, comme le précise son propriétaire, sur un ancien lieu celtique.
Les sept hectares de la Coulée de Serrant, qui figure parmi les meilleurs vins blancs de France, est cultivée en partie à la main et au cheval, en raison de la raideur des pentes surplombant le fleuve. Louis XI et Louis XIV célébraient déjà ce vin comme un produit rare et unique. Depuis 1985, le vignoble est entièrement cultivé en biodynamie.

Biodynamie: les préceptes fondamentaux

Il est difficile, voire impossible de résumer la biodynamie en quelques lignes. Nicolas Joly estime que seul un sol vivant doté des micro-organismes qui lui sont propres peut donner un vignoble sain et de valeur. Pour lui, quatre associations sont vitales entre la terre et la plante: le minéral et la racine, le liquide et la feuille, la lumière et la fleur, la chaleur et le fruit.
Il faut également tenir compte de l’existence d’une polarité entre la gravité (qui tire vers le bas, par les racines), et la force ascensionnelle (qui tire vers le haut, notamment par la fleur). La biodynamie préconise la prise en compte subtile d’une multitude de paramètres destiné à préserver la santé de la vigne et à rétablir l’équilibre naturel du vignoble.

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